Alice Zeniter : « La liberté de s’inventer est un grand combat »

#GoncourtSuisse - Le Choix Goncourt de la Suisse 2017 a été attribué au roman L’Art de perdre d’Alice Zeniter. Interview, en attendant sa venue pour la remise de son prix par un jury d’étudiants issus de cinq universités suisses.

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Alice Zeniter Photo Astrid di Crollalanza c.Flammarion

L’Art de perdre retrace la saga d’une famille algérienne dite « harkie » qui fuit sa région, la Kabylie, et l’histoire d’une intégration en France. Est-ce autobiographique ? Et quels sont vos liens avec Naïma, le personnage central du roman ?

Non ! Naïma ça n’est pas moi et le livre n’est pas strictement autobiographique. Il est vrai que je me suis servie des quelques éléments de mon histoire familiale pour baliser le terrain. Mais dans ma famille on parlait très peu de ce départ d’Algérie, des camps. Il m’a donc fallu entreprendre un travail de recherche et un travail de fiction.
Nous avons, il est vrai, énormément de points communs, Naïma et moi. Mais elle me sert surtout de cheval de Troie pour entrer dans cette histoire.

Comment avez-vous fait pour rendre la présence de ce personnage, Naïma, suffisamment forte pour qu’on l’imagine existante ?

J’utilise rarement une source unique et un modèle pour créer un personnage. Ce sont généralement des assemblages. Au cours de l’histoire, on se rend compte si l’assemblage ne s’effrite pas, si l’édifice tient. Et si, au final, on arrive à admettre la complexité du personnage.
Naïma est faite de bric-et-de broc, mais je voulais qu’elle ressemble à beaucoup de jeunes femmes parisiennes de ma connaissance. Elle a les marqueurs d’une génération. Ne serait-ce que dans ses références cinématographiques ou ses goûts. Elle est une femme dans son temps, qui vit encore en colocation, qui sort et traîne dans les bars, qui a multiplié les expériences sexuelles et professionnelles.
Naïma illustre une construction de la femme et de la liberté féminine qui est tout à fait en accord avec une époque. On peut toutefois se demander si la « liberté » de Naïma n’aurait pas en réalité été façonnée par les exigences de la société envers les jeunes femmes contemporaines.

L’Art de perdre comporte des descriptions d’une extrême précision qui donnent le sentiment que vous maîtrisez intimement les codes de la culture kabyle. Comment avez-vous fait pour recueillir autant d’informations et parvenir à une telle précision ?

JPEGCe sont des mélanges de connaissances.
Une partie est issue d’archives qui datent de la deuxième moitié du 19e siècle. Ce sont des récits des premiers géographes, historiens et géologues français qui ont étudié l’Algérie. Ces rapports sont numérisés et accessibles sur Gallica [site d’accès à la bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France]. On peut s’y plonger et y passer des heures. C’est là, par exemple, que j’ai trouvé la description très riche du trousseau de la jeune mariée, les détails sur le rite de la circoncision…
J’ai aussi recueilli des informations sur place. C’est là par exemple que j’ai découvert la place particulière qu’occupe le foie dans la culture kabyle. Quand nous disons « mon cœur », eux disent « mon foie ».

Vous avez donc fait le parcours de Naïma sur la terre de ses origines, en Kabylie ?

Je me suis rendue deux fois en Kabylie, en 2011 et 2013, mais indépendamment de L’Art de perdre. Mes parcours n’étaient pas fléchés par une envie d’écrire. Je me suis un peu laissée porter par les gens qui m’ont accueillie.
Ces voyages faits sans idée derrière la tête ont rendu possible L’Art de perdre. Je n’aurais pas pu écrire uniquement par la recherche. On peut alimenter à distance la dimension sociologique, ou l’aspect plus ethnologique du roman. Mais ça aurait été très compliqué de reconstituer les décors, les climats sans me rendre en Algérie.
Bien entendu, le voyage de Naïma est le fruit de mes observations sur place.

Votre roman est lauréat du Choix Goncourt de la Suisse, du Choix Goncourt de la Pologne, et du Choix Goncourt des lycéens. Comment expliquez-vous qu’un sujet aussi ardu, raconté sur 500 pages, ait pu convaincre un public aussi jeune ?

Au-delà de l’histoire particulière de la famille de Naïma et plus généralement de la trajectoire de ceux qu’on a appelé « les harkis », il y a énormément de gens et de lycéens en France qui sont le fruit de trajectoires migratoires internationales ou nationales.
En racontant cette trajectoire migratoire sur un plan long, L’Art de perdre offre la possibilité à un nombre assez immense de lecteurs de se reconnaitre et d’y retrouver l’histoire de leur migration familiale.
Pour des jeunes gens, des lycéens auxquels on a répété qu’ils allaient devoir se positionner à l’aube de leur vie d’adulte, ce texte interroge la question du choix potentiellement entravé par des déterminismes. Il pose la question : « qu’est-ce que choisir ? ». Il y a effectivement lieu de s’interroger sur cette illusion de la liberté de choix, alors qu’en réalité nous avons été formés dans le moule d’une famille, d’une tribu, d’une nation et d’une histoire internationale. La liberté de s’inventer est un grand combat.

Tout de même, un roman de plus de 500 pages n’avait-il pas de quoi décourager les étudiants et les lycéens ?

Je crois qu’il y a une mécompréhension du rapport des adolescents à la lecture et au gros livre. Les sagas qui se vendent le plus auprès des lecteurs adolescents sont des textes très longs. Les Harry Potter ou Twillight font des milliers de pages. Moi- même je recherche des gros livres. J’aime me lover dans des histoires comme un gros chat dans un canapé.
Pour le Goncourt des Lycéens en revanche, j’ai trouvé difficile pour eux de lire 15 livres en deux mois. Heureusement, nous avons fait une tournée de rencontres des lycéens, courant octobre. Nous avons pu parler du livre, de notre rapport à l’écriture.

Le sujet des origines et de l’identité est très présent. Que cherche Naïma dans ce parcours à travers un territoire et sa famille ?

Quand le livre débute, Naïma apparaît comme quelqu’un qui se moque totalement de cette question des origines. Pire, elle pense qu’elle s’en moque par choix conscient, parce qu’elle a décidé « d’être autre chose », de ne pas rester enfermée dans une case. Elle veut être Naïma avant d’être autre chose.
Au moment où l’Algérie revient sur son chemin, Naïma va s’apercevoir qu’elle ne sait pas d’où elle vient. Et, surtout, elle se rend compte qu’elle aurait pu savoir. Elle aurait pu faire la démarche active et intelligente de se renseigner sur l’Algérie au lieu d’attendre que tout lui vienne uniquement du récit familial.
Son sentiment va s’accentuer lorsqu’elle découvre, sur place, une Algérie vibrante, intellectuelle et artistique. Elle se demande pourquoi elle ne s’y est jamais intéressée avant. Elle se prend elle-même en flagrant délit de paresse et d’ignorance et elle va éprouver le besoin de combler cette lacune.
Car est-ce qu’il peut y avoir un choix dans sa vie présente si on a n’a pas connaissance de son histoire ?

En vous lisant on se sent l’envie de revisiter sa propre histoire familiale…

Je ne me suis pas dit que j’allais écrire un livre qui donnerait envie à chacun d’aller creuser son histoire familiale. Mais je constate que L’Art de perdre fait remonter à la surface cette envie chez beaucoup de lecteurs que je rencontre. Il y a la tentation pour certains de faire l’effort de comprendre la période et la société qui entouraient tel ou tel aïeul au lieu d’accepter ce qui s’est passé par le seul récit familial.
J’avais moi-même eu une impression similaire en lisant Un sujet français, d’Ali Magoudi. C’est véritablement « un voyage dans une histoire familiale ». J’avais alors eu très envie d’aller m’enfermer dans un bureau d’archives pour tenter de retrouver la moindre trace, le moindre papier.

Après la fuite de l’Algérie, et avec le passage dans les camps de la famille de Naïma, on a l’impression d’entendre l’écho d’une actualité ?

Il y a évidemment, dans le parcours de la famille de Naïma, un lien avec les parcours de réfugiés d’aujourd’hui.
Lorsqu’ils quittent leur pays, dans des conditions dramatiques, les réfugiés ont généralement l’impression que le voyage va concentrer tous les efforts et que, une fois sur l’autre rive, ils seront définitivement à l’abri. Mais que découvrent-ils en réalité à l’arrivée ? Ils sont trimballés de centre en centre, dans des zones de transit, des sortes de marges dans lesquelles les migrants peuvent rester des années. J’ai découvert que, selon les chiffres des Nations Unies, la moyenne du temps passé par les réfugiés dans les camps est de 17 ans.
C’est ce qui est arrivé à ceux qu’on a appelés les « harkis ». C’est ce qui est arrivé au père de Naïma. Il a connu les camps de transit et de reclassement, notamment celui de Rivesaltes, dans le Sud de la France. Ces camps n’ont fermé que dans les années 90. En découvrant ça durant mes recherches, j’ai évidemment été stupéfaite.

L’Art de perdre, Alice Zeniter, Coédition Flammarion/Albin Michel, Paris, août 2017

publié le 06/12/2017

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