Catherine Cusset : le Choix Goncourt de la Suisse à Berne

#GoncourtSuisse - Les étudiants suisses ont désigné le roman L’Autre qu’on adorait, de Catherine Cusset, comme lauréat de l’édition 2016 du prix « Choix Goncourt de la Suisse ». Le 28 juin 2017, ils remettront eux-mêmes ce prix à Catherine Cusset lors d’une cérémonie à Berne.

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Portrait de Catherine Cusset photo C Hélie Gallimard COUL 08 14 0827

Vous écrivez en français et parfois en anglais, vous vivez aux États-Unis où vous avez enseigné la littérature française, vous publiez chez des éditeurs français… Ecrivez-vous toujours de la littérature française ? Quel est le sens de cette notion de « littérature française » ?
Je vis aux États-Unis depuis 25 ans mais écris en français pour une raison bien simple : c’est la langue que je maîtrise, et la littérature est d’abord une question de langue. Je parle anglais couramment, bien sûr, mais l’ai appris tard, à 23 ans. Je suis plus à l’aise et plus précise en français. Mon oreille est française. Je suis un écrivain français par la langue mais aussi par la sensibilité. J’ai grandi en France dans la langue, la culture, la littérature françaises : je ne suis pas américaine. Mais je n’incarne pas non plus la littérature française ! On dit souvent que j’ai un style anglosaxon : visuel, direct, fait de phrases courtes.

Dans votre ouvrage, L’Autre qu’on adorait, l’impensable dénouement – le suicide d’un jeune homme de 39 ans plutôt bien sous tous rapports – est annoncé en quatre phrases lapidaires dès la troisième page. D’où naît alors la tension qui nous tient dans les 273 pages qui suivent ?
Ce n’est pas la surprise finale qui fait la littérature : c’est l’écriture. Au fur et à mesure qu’on avance dans mon roman, on oublie la fin parce qu’on est avec Thomas, dans sa tête. J’ai tenté d’écrire ce roman de l’intérieur, dans l’empathie avec mon personnage. La vie se resserre peu à peu comme un étau autour de lui, il se voit tomber, et parce qu’on est dans sa tête on tombe avec lui, on va vers la mort avec lui - d’où la tension, le sentiment d’oppression vers la fin du livre.

Il y a dans ce roman quelque chose de l’ordre de la sublimation de la dépression et plus particulièrement de la bipolarité, la maladie dont est atteint Thomas, le héros-victime de votre livre ; « C’est la maladie de Van Gogh, de Dickens, d’Hemingway, de Robert Schumann, de Brian Wilson des Beach Boys, de Syd Barrett de Pink Floyd, de Kurt Cobain, de Jackson Pollock, d’Edvard Munch, de Virginia Wolf et de Sylvia Plath. Et de Nina Simone. » (p.229). A ce compte-là, on aimerait presque ajouter son nom à la liste. Pourtant, quand les gens ordinaires vont mal, ça ne tient pas sur 300 pages. Pourquoi avoir décortiqué à ce point le cas de Thomas ?
Thomas est quelqu’un d’ordinaire dans la mesure où il n’a pas pu trouver sa place dans une société à laquelle il n’a pas réussi à s’adapter. Thomas est en même temps quelqu’un d’extraordinaire, avec une vitalité et une sensibilité artistiques exceptionnelles. Il est doué, brillant, et pourtant il procrastine, il n’arrive pas à écrire, il ne crée rien. Le destin tragique qui est celui de Thomas concerne de nombreuses personnes (beaucoup de lecteurs et lectrices m’ont dit connaître un Thomas), et il suffit de s’en approcher de près, de sentir avec lui, pour qu’il remplisse 300 pages ou plus...
Que de nombreux grands artistes aient été bipolaires, c’est un fait. Mais tous les bipolaires ne sont pas artistes. Et il faut savoir, comme je le dis dans le roman, que le taux de suicide est de 25%, une personne sur quatre, quand la maladie n’est pas traitée. Donc je ne pense pas qu’on aimerait ajouter son nom à la liste. C’est une maladie grave.

Pourquoi écrire sur un tel sujet qui fait mal aux gens qui ont mal et peur aux gens qui vont bien ?
Pensez-vous qu’il ne faille écrire que des romans roses ? Ce n’est pas ma conception de la littérature. Ce qui m’intéresse, c’est la vie telle qu’elle est, sans mensonge.
De nombreux lecteurs concernés ou pas par la bipolarité m’ont écrit que mon roman leur avait fait du bien. Le sujet fait peur, en effet. Mais le livre leur a plu car ce n’est pas un livre sur la maladie et la mort mais sur un homme très vivant, Thomas, qui se bat pour réussir à vivre — et qui finit par perdre son combat.

Vos livres ont souvent été nominés pour de grands prix, notamment comme finaliste pour le Femina et le Goncourt. Quelle est pour vous la valeur d’un prix littéraire ?
Les prix servent à faire connaître un livre et un auteur à un plus grand public. Grâce au Grand prix des lectrices d’Elle qu’a obtenu mon roman Le problème avec Jane en 2000, mon lectorat encore restreint à l’époque s’est multiplié par dix. Le Goncourt des lycéens a aussi assuré à mon roman Un brillant avenir de très nombreux lecteurs. Sans prix c’est plus difficile. Mais je fais confiance aux lecteurs, à leur bouche à oreille. Et je remercie les étudiants suisses !

Retrouvez toute l’aventure du Choix Goncourt de la Suisse dans notre rubrique dédiée.

publié le 27/06/2017

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