« Dans la traduction tout notre appareil de perception sensuelle rentre en jeu »

Auteure indépendante et traductrice littéraire, Yla von Dach vit entre Bienne et Paris. Ses traductions, essentiellement du français vers l’allemand, sont régulièrement récompensées. Le 15 février 2018, elle reçoit à Berne le Prix spécial de traduction de l’Office fédéral de la culture (OFC) Suisse.

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Quel est votre lien initial avec la langue française ?

Je suis née à Lyss, en Suisse alémanique. La frontière linguistique se situe un peu plus loin, vers Bienne. Pourtant, j’ai toujours entretenu une affinité un peu mystérieuse avec le français. Déjà, mes ancêtres, des Huguenots, s’appelaient Dutoit. Lorsqu’ils sont passés de territoires romands en territoires alémaniques, ils ont alémanisé leur nom en von Tach (gardant d’abord le t de Dutoit), devenu ensuite von Dach ; nous avons retrouvé cela dans le registre de la commune de Lyss.
S’il y a, à l’évidence, dans mes gênes quelque chose avec le français, je ne suis pourtant pas allée vers la traduction tout de suite. J’ai d’abord fait l’école normale à Berne pour être institutrice. J’ai enseigné pendant 5 ans. Cependant, j’étais habitée par l’envie d’écrire, sans toutefois oser me lancer. D’où mon orientation vers le journalisme. A Zurich, j’ai appris le métier sur le tas. Mais le journalisme d’actualité ne me tentait pas, aussi j’ai décidé de faire une école de linguistique appliquée. Là, j’ai pu me pencher sur la littérature suisse.
Ensuite, une collaboration avec Pro Helvetia m’a donné l’occasion de me rendre régulièrement à Paris. Nous avions pour mission de jeter les bases de l’actuel Centre culturel suisse. Durant l’année, depuis Zurich, nous préparions la saison culturelle qui se déroulait ensuite durant trois mois à Paris. Là, je suis tombée sous le charme de Paris. J’ai décidé de m’y installer. J’y ai écrit mon premier livre, en allemand, publiée par un éditeur suisse.

Comment vous êtes-vous par la suite mise à la traduction ?

JPEGAu début des années 80, installée à Paris, je devais gagner ma vie. Un ami journaliste m’a proposé de travailler à la traduction de L’Enfant triste de Michel Campiche, publié dans la Collection CH. La Collection CH dépend de la Fondation CH pour la collaboration confédérale, qui fêtait ses 50 ans en 2017. Destinée à promouvoir les échanges littéraires entre les différentes régions linguistiques suisses, la Collection CH cherchait à inciter les éditeurs à traduire et publier des auteurs suisses en contribuant aux frais d’impression. Considérant que la littérature est un moyen de se connaître de part et d’autre des frontières linguistiques, tous les cantons participent au financement de cette institution.
Apparemment, mon travail a plu : on m’a recontacté régulièrement depuis. J’ai eu la chance de pouvoir souvent choisir des auteurs. D’abord, des Suisses francophones. Ensuite, en France, j’ai connu quelques auteurs populaires français. Des éditeurs suisses ont été intéressés. J’ai ainsi traduit Troyat en allemand, et plusieurs volumes de Jean-Michel Thibaux. Ces livres ont eu un certain succès en allemand passant même la frontière de l’Allemagne.

Vous avez pu voir les pratiques de traduction évoluer ?

Il y avait une période où les traducteurs s’autorisaient assez facilement à remanier le texte original pour faire du « beau-français ». Il y a eu par exemple des traductions de Robert Walser dans un français académique… à tel point que ça n’était plus vraiment du Walser.
Aujourd’hui, la traduction est devenue plus subtile. Il y a eu des retraductions de Dostoïevski, on s’est aperçu qu’il ne fallait pas lisser. Les langues d’origine ne sont pas toujours lisses. Maintenant, on veut être plus près de l’auteur pour essayer de rendre également des éléments formels de la langue, certaines rugosités, par exemple.
Des différences de ton et de forme existent aussi entre des langues francophones. Je dois avoir une oreille pour les subtilités des Suisses romands. Selon l’auteur, il faut que je sache repérer ce qui relève de l’oralité, je dois en tenir compte dans ma traduction.

Quelle est votre vision de la traduction ?

J’ai presque uniquement traduit du français vers l’allemand, à l’exception de quelques pièces de théâtre, plus tard. Je fais partie d’une génération qui considère qu’il est préférable de traduire vers sa langue maternelle. Là on a des racines qui plongent vraiment dans l’inconscient. J’ai pour ma part eu la chance de conserver l’actualité des deux langues. Le traducteur doit vivre les deux sphères linguistiques.
Dans la traduction tout notre appareil de perception sensuelle rentre en jeu. Si je vous dis un mot, ce mot tombe en vous, et vous avez déjà toute une histoire personnelle reliée à ce mot. Si chaque lecteur peut-ainsi lire son livre à sa manière, le traducteur doit mettre la sienne de côté pour n’être plus qu’au service du texte et de l’auteur. Sans toutefois éteindre sa sensibilité.

Quelle est la valeur de ce prix que vous recevez de l’OFC ?

JPEGBien entendu, c’est une grande reconnaissance de mon travail. Mais le traducteur se trouve dans une situation paradoxale. En principe, le traducteur ne veut pas se mettre en avant, il veut être au service de l’auteur. La grande traductrice, Svetlana Geier, a dit : « Dans une très bonne traduction, le traducteur disparaît ». Après on ne parle plus que de l’auteur. Pourtant, si le traducteur n’avait pas fait un très bon boulot, l’auteur ne pourrait être convenablement compris à travers cette traduction.
Nous nous retrouvons dans cette position où nous devons accepter de disparaitre, et à la fois revendiquer le rôle de notre travail entre artisanat et art. La littérature ne pourra jamais être traduite par des machines. Je pense que le prix qui m’a été attribué veut et peut également contribuer à une prise de conscience de ce fait par un public plus large.
Les auteurs que j’ai traduits se caractérisent pour la plupart par une écriture d’essence poétique. Il faut alors sentir, voir les parentés formelles et les associations entre les mots, et ce que cela peut évoquer dans votre esprit. On devient comme un nez de parfumeur, ou un œnologue, mais au niveau de la langue. La traduction littéraire est très sensuelle. Vous devez vivre avec des antennes pour repérer toutes les significations que la langue cache dans sa forme.

Yla von Dach a publié deux textes en prose : Geschichten vom Fräulein et Niemands Tage-Buch : Ein Trauman. Elle a notamment traduit : Nathacha Appanah, Nicolas Bouvier, Catherine Colomb, Sylviane Chatelain, François Debluë, Marie-Claire Dewarrat, Sandrine Fabbri, Alice Ferney, Janine Massard, Henri Troyat, Sylviane Roche, Catherine Safonoff et Alexandre Voisard.

publié le 28/02/2018

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