« En travaillant en France et en Suisse, je nourris ma boîte à outils de chercheure »

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Marie Sautier

Marie Sautier est chercheure doctorante au Centre LIVES, à l’Université de Lausanne, et au Centre de Sociologie des Organisations de Sciences Po Paris. Le Service de Coopération et d’Action Culturelle (SCAC) de l’Ambassade de France en Suisse l’a soutenue pour qu’elle puisse se rendre à Paris de mai à juillet 2021 et travailler avec ses collègues parisiens. Elle raconte ses recherches.

Pourquoi dit-on que la recherche académique suisse est « internationalisée » ? Les universités suisses valorisent-elles de façon similaire les candidatures locales ou étrangères au moment d’effectuer un recrutement ? Les chercheurs formés en Suisse partent-ils travailler à l’étranger et comment vivent-ils ces expériences de travail, souvent précaires en termes de conditions d’emploi ? Autant de questions sur lesquelles Marie Sautier travaille.

Bonjour Marie, est-ce que vous pouvez présenter votre parcours de recherche ?

J’ai commencé à me pencher sur des problématiques liées aux carrières scientifiques lors d’un Master en Sciences Sociales, à l’Université de Lausanne, puis en participant au projet de recherche européen GARCIA, qui analysait et comparait la situation des hommes et femmes chercheurs dans sept pays d’Europe. J’ai ensuite travaillé sur les trajectoires migratoires du personnel académique, au sein du Centre National de Compétence LIVES, spécialisé sur l’étude des parcours de vie et financé par le Fonds National de la Recherche Suisse. C’est dans ce cadre que je réalise une thèse de doctorat qui intègre des questions portant sur la circulation du personnel scientifique et sur les normes de recrutement dans les institutions universitaires.

Quel est le sujet de vos recherches ?

Je travaille sur l’internationalisation des carrières scientifiques et notamment la manière dont le personnel de recherche suisse réagit et s’adapte à ce phénomène croissant. Il faut savoir que la Suisse, beaucoup plus que la France, incite les chercheurs à partir à l’étranger en début de carrière, avec l’espoir de créer de nouveaux réseaux de recherche par exemple. La Suisse a aussi la particularité de recruter une partie importante de son personnel de recherche à l’étranger.

Quelles questions vous posez-vous ?

Le personnel de recherche des universités suisses – hommes et femmes - part massivement à l’étranger au cours des premières années de carrière, souvent sur financement du Fonds National de la Recherche (FNS), mais on ne sait pas toujours comment et dans quelles conditions. Par exemple, les chercheurs qui partent à Londres ou à Berlin le font-ils seules ou accompagnés de leur famille ? Parviennent-ils à nouer des collaborations scientifiques dans leur pays d’accueil ? Comment vivent-ils ces expériences de recherche et de travail, souvent précaires en termes de conditions d’emploi ? Que dire de la trajectoire des personnes qui restent en Suisse ?

J’explore toutes ces questions au sein du groupe « Genre, Mobilité et Vulnérabilité » du pôle de recherche LIVES (« Surmonter la vulnérabilité : perspective du parcours de vie ») à l’Université de Lausanne.

Et que faites-vous en France avec le Centre de Sociologie des Organisations (CSO) de Science Po Paris, où vous avez séjourné récemment ?

L’approche du CSO est complémentaire. Elle me permet de mieux analyser la transformation des carrières de recherche et les phénomènes liés à l’internationalisation en tenant compte de l’environnement organisationnel propre aux universités. Car l’internationalisation croissante des carrières façonnent les trajectoires individuelles, mais procède aussi d’une transformation des institutions elles-mêmes.

Là encore, quelles questions vous posez-vous ?

Par exemple, j’essaie de comprendre comment les institutions participent à produire cette internationalisation des carrières au moment du recrutement. J’examine en quoi les phénomènes d’internationalisation posent des défis aux institutions et à leur personnel de recherche, les conduisent à effectuer des arbitrages souvent implicites au moment du recrutement entre ce qui est perçu comme « bon », « juste » ou le plus « adéquat » pour l’institution. Les personnes chargées du recrutement décrivent volontiers comment leur objectif commun est de recruter une ou un candidate excellent, en évaluant son mérite. Mais ce qui fait une excellente chercheure ou un excellent chercheur se pose très différemment pour un institut confronté à la nécessité d’assurer la bonne marche immédiate d’un programme d’enseignement et pour une faculté jouissant de moyens financiers et humains importants et souhaitant se rendre visible sur un thème particulier, par exemple.

A quoi ressemble votre récolte de données ?

Concrètement, je me rends sur le terrain et je participe à des commissions de nomination professorale, chargées de recruter un ou une nouvelle professeure. J’utilise une méthode ethnographique, une méthode très utilisée en sociologie et en anthropologie, et qui permet d’observer au long cours un environnement ou un groupe social particulier. Je réalise également des entretiens approfondis avec des membres de commissions notamment. J’explore les problématiques qui se posent de manière répétée aux individus chargés du recrutement et la manière dont les commissions de différentes disciplines considèrent les candidatures « internationales » ou « locales » ; comment une candidature en langue étrangère peut être perçue comme un problème ou comme un gage d’intégration, ou encore en quoi les pratiques de mobilité, loin de toujours constituer un élément positif du CV, sont valorisées ou au contraire dévalorisées selon les circonstances. Ces éléments sont en réalité beaucoup moins globalisés ou universels qu’ils en ont l’air, d’où l’utilité d’observer les institutions d’un pays, ici la Suisse, au regard de ce qui se passe ailleurs, en France par exemple.

Donc, votre séjour au CSO à Paris, vous permet de mieux comprendre le système suisse ?

Oui, car sortir d’un système constitue souvent un levier utile pour en interroger les évidences. Et le CSO est stimulant sur le plan scientifique comme sur le plan de la collaboration. Le centre abrite un petit groupe de femmes et d’hommes chercheurs et un séminaire spécialisés sur les thématiques ayant trait aux transformations des institutions universitaires, avec une dimension également comparative.

En travaillant en France et en Suisse, je nourris ma boîte à outils de chercheure mais je participe aussi, à mon échelle, à faire circuler

les travaux de collègues découverts de part et d’autre de la frontière, lors d’une rencontre, d’une discussion ou même au hasard d’une étagère de bibliothèque.

Est-ce que les pratiques de recherche ont été impactées par la pandémie actuelle ?

Oui, bien sûr, la crise sanitaire a transformé, voire mis à l’arrêt, un grand nombre d’activités universitaires nécessitant habituellement d’accéder à des infrastructures ou de se déplacer : récolter des données y compris à l’étranger, consulter des archives, présenter ses recherches dans un colloque, collaborer avec une université partenaire ou encore enseigner. A titre personnel, je devais réaliser des entretiens dans la région lyonnaise à l’automne 2020 puis me rendre au CSO et enseigner à Paris à partir de janvier 2021. La pandémie m’a conduit à suspendre le projet d’entretiens, puis à repousser mon déménagement de plusieurs mois : j’ai donc donné ces cours « parisiens » en ligne, depuis Lausanne, avant de rejoindre les locaux du CSO en mai lors de l’assouplissement des règles de circulation aux frontières. A travers cette crise, on perçoit à quel point les pratiques liées à l’internationalisation de la recherche sont à la fois omniprésentes et fragiles. On peut penser aux effets de l’exclusion de la Suisse du programme de recherche Horizon Europe en juin également.

Un bon souvenir de votre séjour parisien ?

JPEGUne soirée football sur l’invitation de deux collègues du CSO dans un bar des quais de Seine, quelques jours avant le match France-Suisse. Un moment de joyeuse sororité et de détente.

publié le 07/09/2021

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