« Goethe avait une pensée globale »

Le Professeur Jacques Berchtold est à la fois le directeur de la Fondation Martin Bodmer et commissaire de l’exposition Goethe et la France qui s’y déroule actuellement. Il animera le débat réunissant le professeur Jacques Le Rider, germaniste, directeur d’études à l’École pratique des Hautes Études (Paris) et le Professeur Hendrik Birus, comparatiste, président de Commission à l’Académie bavaroise des sciences, qui se déroulera le 17 novembre sur le thème « Goethe et la France, une affection ambiguë ». La manifestation est placée sous le haut patronage des ambassadeurs de France et d’Allemagne en Suisse.

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Portrait du Professeur Jacques Berchtold
Portrait du Professeur Jacques Berchtold

Quelle est la genèse de cette exposition Goethe et la France à la Fondation Bodmer ?

Depuis que la fondation Martin Bodmer - ce grand collectionneur zurichois - a été créée, en 1971, et que le musée a été créé en 2003, il n’y avait jamais eu d’exposition temporaire consacrée à l’auteur le plus important pour Martin Bodmer. Le fonds Goethe de la collection Martin Bodmer est d’ailleurs le quatrième du monde et le plus important hors d’Allemagne.
Pour Martin Bodmer, Goethe était la personnalité du monde des lettres la plus importante, essentiellement parce que celui-ci ne séparait pas la pensée humaine : pour lui, la distinction entre la poésie et les sciences était une aberration. Goethe avait une pensée globale impliquant la théologie, la poésie, le roman, les différents genres épiques, le théâtre. Mais également Goethe a fourni beaucoup de travaux dans l’histoire des sciences naturelles. C’était un esprit universel et de plus, il a été un des premiers à condamner les littératures patriotiques et à faire l’éloge d’une littérature universelle qu’il appelait de ses vœux. Il a été un des premiers à apprendre l’arabe et le perse pour faire l’éloge de la beauté poétique du Coran et de grands auteurs arabes persans qu’il a traduits lui-même.
De façon complémentaire, une problématique scientifique nous a amené à monter cette exposition. La collection est si importante, qu’une exposition temporaire ne devenait percutante qu’à condition de retenir un axe thématique. Il s’agit de « Goethe et la France » - le thème est si riche, que ce qui aurait pu être une contrainte, s’est révélé au contraire source d’ouvertures dans des domaines extrêmement variés.
Il y avait des raisons multiples à retenir Goethe et la France. Martin Bodmer a dû déménager à Genève pour prendre la vice-présidence de la Croix Rouge. En 1951, sa collection a été installée en terre francophone, à Cologny. Il y avait de l’exil dans ce déménagement de Zurich. Nous avions donc un collectionneur germanophone, originaire de Zurich, dont l’auteur de chevet était un auteur germanophone, mais qui se trouvait par la force des choses dans un environnement francophone, à Genève.
Il y a encore une autre raison : l’histoire d’une grande amitié entre Martin Bodmer et le poète français Paul Valery. En 1932, pour le premier centenaire de la mort de Goethe, les autorités françaises ont demandé à Paul Valery de faire un éloge de Goethe à la Sorbonne. Pour s’y préparer, Paul Valery a correspondu, puis est allé chez son ami Martin Bodmer - à l’époque il habitait encore Zurich - pour rédiger son discours. L’exposition montre les brouillons de Paul Valéry. On ne se rend peut-être plus très bien compte que ce discours avait une valeur diplomatique. La France, en 1932, espérait utiliser cette célébration pour renforcer un axe d’amitié diplomatique franco-allemand et tenter de stabiliser la paix en Europe. Aussi, en 1932, malgré lui peut-être, mais via son ami Paul Valery, Martin Bodmer a été impliqué par la force des choses dans ces célébrations en France pour la paix en Europe. Malheureusement, on ne voyait pas venir la suite.
En 1949, aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, de nouveau pour contribuer à panser les blessures, la France a organisé aux Archives nationales une exposition intitulée Goethe et la France. Cette exposition célébrait la grandeur de Goethe pour essayer de tourner la page sans humilier le vaincu et de revenir à une image positive de l’Allemagne.
Aujourd’hui, nous avons considéré qu’il était temps de refaire une très belle exposition Goethe et la France, indépendante cette fois d’un contexte lourd de nuages. C’est une exposition proprement scientifique et culturelle. Nous voulons montrer un Goethe en relation étroite avec la culture française tout au long de sa vie.

La conférence du 17 septembre s’intitule « Goethe et la France, une affection ambiguë ». Que recèle cet intitulé quant au rapport que Goethe entretient avec la France ?

On pourrait comprendre Goethe et la France de deux façons : en premier lieu, Goethe réagissant à la culture française , en second : comment la France a utilisé l’œuvre de Goethe. Nous avons favorisé la première acception. Mais ça n’est pas exclusif : nous évoquons et présentons aussi la traduction du Faust par Nerval, son illustration par Delacroix et sa mise en musique par Berlioz ! Mais le point principal de l’exposition est bien Goethe réagissant à la culture française.
Pendant les six décennies de sa période créatrice, Goethe reste toujours en dialogue et en tension avec la culture française. Cela le nourrit, qu’il cherche à l’approuver ou à la réfuter. L’exposition le met en évidence : lorsque Goethe veut contester la culture française, il trouve les armes de la contestation chez des auteurs français même !
Lors de ses études à Strasbourg (1770-1771), Goethe s’exalte pour défendre le goût gothique contre les exigences de géométrie classique. Plus tard l’émulation de Goethe vis-à-vis du théâtre classique français est remarquable. Fasciné par ce qu’a réussi Racine à Versailles (imposer un classicisme proprement français), Schiller et lui tentent d’imposer à la cour de Weimar un classicisme allemand – plus avancé, sur le plan moral, que le classicisme français de Racine.
Ensuite, Goethe se passionne pour un deuxième auteur : Voltaire. On peut considérer que la double admiration de Goethe pour Voltaire et Mahomet l’aveugle : il traduit Mahomet le Prophète (1802), sans retenir que Voltaire y dénonçait le fanatisme ! Goethe fait de la figure de Mahomet un poète inspiré et génial.
Il y a encore Goethe par rapport à Rousseau. A Strasbourg, sa thèse de droit polémiquait contre Le Contrat social de Rousseau (elle a d’ailleurs connu la même censure que Le Contrat social). Dans les mêmes années, Goethe s’intéresse à la Profession de foi du vicaire savoyard (insérée dans l’Emile) où Rousseau parle d’une religiosité intime et naturelle qu’on éprouve d’instinct au contact de la nature et qui se passe, et de dogme, et de parole révélée. Goethe rédige une Lettre à un pasteur (1773) qui est inspirée du modèle de ce texte. Surtout, lorsque Goethe rédige les Souffrances du jeune Werther (1774), il est sous l’inspiration de La Nouvelle Héloïse de Rousseau. Mais là où le héros de Rousseau avait surmonté la tentation du suicide, le Werther de Goethe se suicide. Le public lit les deux œuvres en parallèle. Et notamment Napoléon, qui les lit durant la campagne d’Egypte. Le texte de Goethe va provoquer une véritable vague de suicides réels.
Goethe s’est encore et largement occupé de Diderot. Il est fasciné par la complexité de Diderot, patron sur-occupé de L’Encyclopédie, qui parvient pourtant à rédiger une œuvre privée et intime incroyablement libre et personnel. Goethe lit Jacques le Fataliste et La Religieuse alors que personne en France n’a accès à ces romans novateurs. Goethe va même découvrir puis faire découvrir Le Neveu de Rameau. Par miracle, Schiller et Goethe lisent Le Neveu de Rameau sur une version manuscrite allographe en 1804. Goethe est tellement enthousiaste qu’il va traduire l’œuvre et lui donner son titre. Jusqu’en 1891 on ne connaît ce texte que grâce à la traduction de Goethe : même en France, on ne lit ce dialogue que grâce à une traduction faite d’après la traduction de Goethe ! En 1891 seulement, on retrouve une version de la main même de Diderot.

Goethe a aussi une relation complexe avec la révolution Française puis avec Napoléon. Est-ce que son attitude ne révèle pas un certain opportunisme ?

Goethe va vivement réagir à la Révolution française. Elle va complétement bouleverser sa propre confiance en la capacité de l’aristocratie à mener elle-même des réformes nécessaires. Goethe essaie de montrer qu’il y a des forces irrépressibles dans la Révolution qui sont analogues à ce que l’Allemagne avait connu au XVIe siècle et qui a conduit à la Réforme. Il écrit à cette époque un projet de roman pastiche de Rabelais, Le Voyage des fils de Mégaprazon, dans lequel il montrait trop de sympathie face à la Révolution française. Inquiets pour lui, ses camarades le convainquent de renoncer à mener à terme un ouvrage qui aurait pu briser sa carrière de ministre à Weimar. Dans l’exposition, nous montrons le manuscrit autographe.
Nous présentons aussi des textes virulents contre la Révolution française. Il y a notamment Hermann et Dorothée, un poème épique à l’Antique, qui montre une petite communauté allemande confrontée à l’afflux de migrants de l’aristocratie française, lesquels arrivent dans un état lamentable ayant connu les saccages et les turpitudes des sans-culottes. Cette petite communauté conservatrice révise ses certitudes en écoutant les témoignages de ces immigrés français : elle doit accepter d’être confrontée aux changements brutaux de l’Histoire. Il y a aussi la pièce Le Bourgeois général : une parodie de la Révolution. Dans un petit village allemand, le barbier Schnaps, inspiré par la Révolution français, brandit les mots de « liberté, égalité, fraternité », met sens dessus-dessous la hiérarchie et s’impose dans son village où finalement il asservit de façon épouvantable les villageois. Cette pièce antirévolutionnaire aujourd’hui oubliée connut du vivant de Goethe un succès à la scène bien plus grand qu’Iphigénie ou Le Tasse !
Entre 1792 et 1793, Goethe avait accompagné la coalition militaire, qui aurait voulu mater la Révolution française. Ces armées allemandes auraient dû ne faire qu’une bouchée des sans-culottes. Mais elles ont été battues ! Goethe était présent à la bataille de Valmy et il a été bouleversé par la détermination des sans-culottes mus par des convictions et des forces élémentaires.
Alors que, entre 1795 à 1805, la Saxe et Weimar sont en paix avec la France, tout change après cette parenthèse : Napoléon fait des guerres de conquêtes et - de façon préventive - occupe une partie de l’Allemagne. Goethe éprouve immédiatement une admiration sans réserve pour Napoléon. Il a une théorie du génie et voit en Napoléon une incarnation du génie pratique. Ayant en horreur la foule du peuple, il voit en Napoléon l’homme supérieur providentiel qui remet de l’ordre dans le chaos provoqué par la Révolution. Petite déception, lorsque Napoléon rencontre Goethe, à Weimar, c’est pour le complimenter avec effusion au sujet des Souffrances du jeune Werther qu’il admire et qu’il aurait lu au moins trois fois. Le compliment vexe un peu Goethe parce qu’il est entretemps passé à tout autre chose en littérature.
N’empêche, Goethe reste à Weimar malgré l’occupation. Napoléon lui décerne la Légion d’honneur et l’épingle lui-même en octobre 1806. Alors qu’ils commentent le Jules César de Voltaire, Napoléon lui propose de venir à Paris pour rédiger son portrait littéraire en Jules César ; le projet reste sans suite. Goethe s’enthousiasme pour tous les succès de Napoléon et il n’aura, en apparence, jamais un mot de réserve pour tout le sang versé.
Cependant, nous montrons deux textes qui constituent des réserves vis-à-vis de Napoléon. Le premier est un poème sur Tamerlan qui tente de prendre Pékin alors qu’il possède déjà toutes les grandes villes du Moyen-Orient. Le froid de l’hiver chinois aura raison des armées et de l’avidité de Tamerlan. Il est deviné que Goethe parle de biais de la Bérézina dans l’hiver de Russie. Un autre texte est rédigé au lendemain de la défaite de Napoléon. On demande à Goethe un ouvrage de célébration de la libération. Il donne le Réveil d’Epiménides, l’histoire curieuse d’un berger crétois, qui aurait été endormi pendant 50 ans juste à côté du roi Minos. Lorsqu’il se réveille, les dieux lui ont donné une science qui fait de lui un des sept sages aptes à éclairer la Grèce. Sans grands détours, Goethe voulait montrer qu’il avait été dans une sorte d’hibernation hébétée pendant les années d’occupation ; mais que l’Allemagne pourrait profiter de son réveil.

JPEGQuelles pièces seront présentées au public ?

La collection Bodmer dispose d’énormément de manuscrits autographes sur des thématiques très variées auxquelles a touché Goethe. Ainsi, pour la musique, nous montrons un autographe de l’un des opéras de Gluck. L’exposition touche aussi à l’art des jardins et la botanique. Goethe était en contestation avec la conception du jardin à la française de Le Nôtre, et militait pour l’avènement du jardin plus naturel à l’anglaise. Il a toujours eu soin de mettre ses œuvres dans un théâtre de parcs et de jardins. Il y a aussi des éléments relatifs à la thématique de la couleur. En effet, Goethe conteste l’analyse scientifique de Newton qui a travaillé sur le prisme et la décomposition des couleurs. Toute sa vie, Goethe affirme contre Newton qu’il n’y a pas d’état objectif des couleurs, qui soit le fruit d’une dissection froide en laboratoire ; à ses yeux, pour connaître les couleurs, il faut un spectateur ressentant de vives émotions devant le spectacle de la nature car une partie de la couleur est dans la rétine du spectateur et non pas objectivement dans la chose. Nous montrons le plus beau manuscrit d’un poème qui le dit !
Bien entendu, nous avons deux vitrines consacrées au Faust. Cette œuvre accompagne Goethe toute sa vie. Il y a travaillé de 1770 jusqu’à sa mort en 1832. Bien sûr, il y a des versions intermédiaires. La première Partie de la tragédie est bien connue. A l’origine, le texte était très mal accepté. Madame de Staël publie De l’Allemagne en 1813, pour révéler au public français toutes les qualités du Faust. Mais le second Faust, auquel Goethe travaille durant les décennies précédant sa mort, est aussi exposé : l’un des biens les plus précieux du fonds Bodmer est justement le manuscrit autographe du second Faust.
La seconde pièce maîtresse de l’exposition est un autre manuscrit autographe du travail sur un ouvrage majeur, Le Divan occidental oriental. Ce très grand poème sur l’Orient est composé de multiples parties. Il inclut notamment le poème sur Tamerlan. Ces deux manuscrits autographes sont de tout premier ordre.

Goethe et la France
Exposition du 12 novembre 2016 au 23 avril 2017

Fondation Martin Bodmer
Route Martin Bodmer 19-21 / 1223 Cologny (Genève)

publié le 19/01/2017

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