« Il existe une diplomatie du livre »

Jean Rime, doctorant en littérature française à l’université de Fribourg et à l’université de Montpellier, travaille sur les liens entre presse et littérature au 19e siècle. Il est le directeur de l’ouvrage collectif Les échanges littéraires entre la Suisse et la France, à paraître le 29 novembre 2016, à l’occasion des commémorations des 500 ans de la Paix perpétuelle. La préface de l’ouvrage est cosignée d’Anne Paugam, Ambassadrice de France en Suisse, et de son homologue, Bernardino Regazzoni, Ambassadeur de Suisse en France.

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Jean Rime
Portrait de Jean Rime

Vous dirigez un ouvrage collectif consacré aux échanges littéraires entre la Suisse et la France. Quel parcours vous a mené à ce sujet ?

Étant de nationalité suisse, ce questionnement m’habitait de façon latente depuis le début de mes études. Pour un Suisse, étudier la littérature française au lycée ou à l’université revient principalement à étudier la littérature de France. Cette situation interroge nécessairement la place de la production littéraire romande, « cantonnée » dans des enseignements spécifiques quand elle n’est pas simplement éclipsée. Elle est ainsi soit sous-estimée, soit survalorisée par un réflexe inverse de protection patrimoniale. Cette dissymétrie m’a toujours frappé en ce qu’elle illustre bien le rapport entre la Suisse et la France d’un point de vue culturel. Elle va jusqu’à poser la question d’une spécificité helvétique ou d’une « romandité ». Depuis le 19e siècle, nous sommes passés d’une Histoire littéraire de la Suisse française ou de la Suisse romande à une Histoire de la littérature en Suisse romande : la nuance est importante, parce qu’elle oblige à penser en termes relationnels plutôt que de céder aux facilités du repli identitaire.
Concerné aussi par ce sujet, l’historien franco-suisse Alain-Jacques Tornare, l’un des initiateurs des commémorations de la Paix perpétuelle, souhaitait y intégrer les retombées culturelles de cet événement diplomatique sur le long terme. Son objectif a rencontré un intérêt que j’avais par ailleurs manifesté pour les échanges culturels en général, et plus particulièrement entre la France et la Belgique et entre Belgique et la Suisse : il me restait à compléter la triade avec les échanges franco-suisses. Les 500 ans du Traité de Fribourg m’ont donc donné l’occasion de systématiser ma réflexion dans le cadre de cet ouvrage collectif, qui est aussi un projet du Domaine Français de l’Université de Fribourg. Nous sommes dix-huit auteurs des deux pays à y contribuer, dont une moitié de doctorants ou jeunes chercheurs. Certains travaillent simultanément dans des universités suisses et françaises, d’autres sont même binationaux. Nous sommes tous, par la nature de notre objet d’étude, concernés par les échanges culturels entre la Suisse et la France. Par une curieuse homologie avec son objet, ce livre a d’ailleurs été élaboré depuis Paris, où je résidais l’année dernière.

Que recouvre cette notion d’« échange interculturel » ?

Au-delà des théories sur les « transferts culturels », nous avons voulu aborder cette problématique par des exemples parlants, et parfois insolites, pour montrer à un public élargi le croisement entre plusieurs compréhensions possibles de ces échanges.
Il y a, d’une part, des circulations très concrètes : des voyages d’écrivains suisses en France ou français en Suisse, mais aussi des échanges liés à l’édition et au commerce de librairie. On lit en Suisse des ouvrages venus de France ; c’est moins vrai dans l’autre sens, notamment parce que Paris, en tant que capitale culturelle, aimante une partie de la production helvétique et que les auteurs suisses les plus reconnus, à l’instar de Cendrars, ont été édités en France voire y ont vécu.
Mais il y a aussi, c’est la seconde dimension, des échanges plus immatériels. Tant au 16e qu’au 21e siècle, la littérature véhicule par-delà les frontières des représentations qui façonnent nos imaginaires sociaux. On le retrouve dans certains clichés, quelques-uns peu amènes (le Suisse rustre, le Français cocardier), d’autres plus flatteurs (le spectacle sublime des Alpes suisses, l’effervescence intellectuelle de Paris). Ces clichés sont ensuite travaillés par l’écriture, modulés, entérinés ou contestés par les auteurs qui reconfigurent ainsi de leur voix singulière les représentations collectives. La littérature permet de « réfléchir » le monde qui nous entoure, dans tous les sens du mot : elle le reflète et elle le questionne, contribuant en retour à agir sur lui.
Ces deux types de relations culturelles s’entrelacent souvent avec un effet réciproque de dialogue, raison pour laquelle nous parlons d’échanges plutôt que de transferts. Par exemple, un écrivain français qui parcourt la Suisse – il y en eut beaucoup à l’époque romantique – décrit son expérience dans un récit publié en France et y importe sa vision de la Suisse, laquelle est ensuite intériorisée par les lecteurs helvétiques qui se procurent l’ouvrage. Cet aller-retour géographique se réalise du reste dans l’épaisseur du temps. Notre livre montre, entre autres, comment le Discours sur la servitude volontaire de La Boétie, l’ami de Montaigne, entre en résonance avec la situation de la France occupée lorsqu’il est republié en 1943 aux éditions Portes de France à Porrentruy. À la même époque, la Librairie de l’Université de Fribourg, éditrice de Claudel, Jouve ou des Discours de guerre du général de Gaulle, lance une collection d’anthologies d’auteurs classiques intitulée « Le Cri de la France » qui vise à préserver « la réalité même de la France, surprise au cœur de son langage » alors que son intégrité est compromise par le contexte géopolitique. La Suisse a donc pu offrir, à certains moments critiques de l’Histoire, un abri ou une chambre d’échos à la pensée française.

On constate une capacité des Français à « adopter » volontiers des auteurs suisses : Rousseau, Cendrars, Alexandre Jollien aujourd’hui… Est-ce dans cette même logique ?

Il se peut effectivement que votre pays se soit annexé quelques auteurs suisses, encore que certains d’entre eux aient réellement obtenu la nationalité française. Le cas de Rousseau est ambigu, puisqu’il se proclamait « citoyen de Genève », république située alors en périphérie de la Confédération : Français et Suisses s’assimilent donc tour à tour l’auteur du Contrat social, dans une émulation de bon aloi. Mais si vous vous interrogez sur l’absorption d’auteurs suisses par la littérature française, on pourrait aussi renverser la perspective et considérer combien les auteurs français ont nourri l’inspiration des Suisses. Étudier les échanges interculturels permet ainsi de montrer que l’identité d’un écrivain, ou de quiconque d’ailleurs, ne se limite pas à son lieu de naissance ni à son passeport, mais qu’elle se construit à la façon d’un feuilleté ou d’un tuilage d’influences : en m’imprégnant des auteurs français, ne suis-je pas moi-même un peu français ? Mais ne me reconnais-je pas suisse également, lorsque je parcours les Impressions de voyage d’Alexandre Dumas qui, mettant des mots sur ma patrie, m’aident à mieux me l’approprier ? Et un écrivain vaudois qui publie à Paris ne devient-il pas d’un même geste à la fois un auteur suisse et un auteur français ? Le sentiment d’appartenance est souvent corrélatif d’une reconnaissance extérieure…
La portée universelle des grands écrivains, qui excède naturellement la question de leur inscription nationale, n’est pas pour autant déconnectée des dynamiques d’échanges interculturels. Au contraire, ce sont elles qui, en coulisses, par la circulation des écrivains ou de leurs idées, tissent ce qu’on a pu appeler la « république des lettres ». Je suis tenté de l’appeler aussi une « confédération des lettres », inter- ou transnationale, pour signifier la superposition de plusieurs niveaux d’identification, qui doivent en l’occurrence articuler une communauté francophone polarisée par la France et un pays suisse constitutivement plurilingue. On peut y ajouter évidemment l’échelon européen, tant il est vrai que les échanges culturels franco-suisses embrassent aussi les pays environnants : songeons à l’émergence de Dada il y a tout juste un siècle, mouvement implanté entre Zurich (dans un cabaret au nom francophile de « Voltaire ») et Paris, mais animé aussi par des auteurs roumains et allemands.

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Couverture de l’ouvrage Les échanges littéraires entre la Suisse et la France
Couverture de l’ouvrage Les échanges littéraires entre la Suisse et la France

Le dialogue culturel, via notamment la littérature, peut-il constituer un « outil » diplomatique, pour sceller les liens entre des pays comme la France et la Suisse ?

Il existe une diplomatie du livre ou par le livre, pour reprendre le titre d’un collectif sorti en 2011, qui peut passer par un soutien symbolique ou pécuniaire. Côté suisse, nous avons Pro Helvetia ou le Centre culturel suisse à Paris. Côté français, vous avez le réseau des Instituts français, les tournées internationales de grands auteurs ou, dernièrement, le projet « La liste Goncourt / Le choix de la Suisse » soutenu par votre ambassade. Au-delà des initiatives étatiques, les institutions proprement littéraires participent aussi à forger les relations franco-suisses. L’attribution du « vrai » prix Goncourt à Jacques Chessex en 1973 et, plus récemment, l’entrée d’un Ramuz ou d’un Jaccottet dans la « Bibliothèque de la Pléiade » reçoivent des échos bien au-delà du seul milieu spécialisé.
Ces exemples, tout comme l’existence même de notre ouvrage, montre que la littérature et la politique, la diplomatie et d’autres champs du discours ne sont pas séparés par des cloisons étanches. La littérature n’est pas, comme on a pu le croire par le passé, réductible à un ensemble de textes qui s’isoleraient dans une « autonomie » esthétique. Au contraire, les écrivains disposent d’une tribune et leurs œuvres participent à la vie quotidienne de milliers de lecteurs, donc à l’espace public. L’idée qu’elle puisse servir d’« outil » et qu’elle véhicule des valeurs n’a pas à nous effaroucher dès lors que nous vivons dans des régimes démocratiques garantissant la liberté d’expression. Dans leur préface commune de l’ouvrage, Anne Paugam, Ambassadrice de France en Suisse, et son homologue, Bernardino Regazzoni, Ambassadeur de Suisse en France, soulignent avec raison l’importance d’une « fraternité culturelle elle aussi perpétuelle » entre nos concitoyens respectifs, et en ouverture d’un colloque d’historiens à Paris tenu en septembre dernier, le conseiller fédéral Alain Berset focalisait son allocution sur le rôle de la culture et de l’écriture dans le processus historique de pacification en évoquant un implicite « amendement culturel » à l’alliance entre nos deux pays. Ces prises de position sont autant de reconnaissances officielles du fait que la littérature et les humanités en général ont, en 2016, un rôle de cohésion à jouer dans notre société multiculturelle.
La littérature peut en effet être un instrument de paix parce qu’elle nous force à entrer dans la logique d’autrui, à essayer de la comprendre et à aiguiser un regard à la fois empathique et critique. N’y voyons aucun angélisme : de même que la nécessité d’un traité de paix présupposait en 1516 que cette paix n’était pas naturellement assurée, de même la littérature est susceptible d’enregistrer, à la manière d’un sismographe, des tensions sous-jacentes : on se souvient notamment du provocateur « Je hais la Suisse » de Yann Moix qui avait suscité une levée de boucliers en 2010 et agité les ambassades. Mais les réactions échaudées que ce texte a appelées suggèrent précisément qu’il contrevenait à une fonction plus rassembleuse de la littérature et montrent le pouvoir d’action que celle-ci conserve, même s’il n’est plus aussi évident qu’il y a quelques décennies. Qu’elle nous rapproche, qu’elle pointe nos différences ou qu’elle nous alerte d’éventuelles dérives, la littérature participe à l’intelligence mutuelle des peuples et modélise ainsi, avec ses fulgurances et parfois ses errements, un vivre-ensemble complexe et précieux.

publié le 12/01/2017

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