« Je suis journaliste de la tête aux pieds »

#lanuitdesidees - Journaliste, spécialisée dans les relations internationales, correspondante, reporter et commentatrice à la radio, la télévision et plusieurs journaux, en Suisse et à Paris, Joëlle Kuntz a ajouté à sa carrière une orientation historique. Elle participera le 26 janvier à Berne à la Nuit des idées.

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Portrait de Joelle Kuntz Yvonne Böhler
Vous exercez depuis toujours le métier de journaliste. Que représente pour vous cette profession ?

Je suis journaliste de la tête aux pieds. A l’intérieur de cette appellation, je mène des activités de chroniqueuse, d’auteure, de commentatrice…
La profession de journaliste est sui generis, spécifique et particulière, dans le sens où elle n’est ni spécialisée, ni universitaire. La fonction est essentiellement d’intermédiaire entre les sources d’information et le public. Le journaliste est un messager. Il ne produit pas d’information ; il se contente de la véhiculer.
Quand on me dit que je suis écrivaine, je proteste. Les écrivains sont des artistes. Les artistes produisent, prennent le risque de la production. Les journalistes ne sont pas dans la même posture intellectuelle et méthodologique que les artistes, les universitaires ou les politiques. Ils sont des transmetteurs d’une information qui existe. Par exemple, en politique, les journalistes peuvent faire du commentaire, mais ils ne produisent pas de la matière politique.

La curiosité est-elle une qualité première du journaliste ?

La curiosité, c’est essentiel. Un journaliste qui ne serait pas curieux, que pourrait-il faire ? Je suis devenue journaliste le jour où j’ai compris qu’avec un petit carton -la carte de presse- je pouvais accéder là où les autres ne pouvaient pas. On peut pousser les portes pour aller voir ce qui se cache derrière. Une fois que vous êtes derrière, reste encore à chercher et entendre, trier, et chercher plus encore… sans doute pour trouver une nouvelle porte…
Dans ce sens, le métier a évolué très positivement. Lorsque j’ai commencé mon métier, les journalistes n’avaient pas un droit à l’information. Ils pouvaient demander une information, mais ça n’était pas un droit. Aujourd’hui, si un organe refuse de communiquer une information, il y a soupçon.

Et d’où vous vient cette envie de transmettre ?

Qu’est-ce qui fait que j’ai tellement envie de transmettre quelque chose que je viens d’apprendre ? Quelle est cette pression en moi qui m’invite à partager ce que je trouve ? Pour tout vous dire, je ne sais pas répondre à cette question. Il y a une motivation profonde que je ne saisis pas moi-même.
Il y a sûrement une envie de briser le silence. Nous sommes pris du matin au soir dans un énorme bruit, un brouhaha d’informations. Ce bruit n’est finalement qu’un grand silence. On n’entend plus. Sauf une petite musique qui serait un bruit différent. Qui serait une sonorité différente. J’ai envie que les gens m’entendent dans ce bruit et comprennent ma façon de leur parler. C’est la raison pour laquelle j’ai un grand souci d’intensité dans les contenus que je produis.
Bien entendu, il y a aussi probablement une volonté d’exister personnellement, de positionner mon ego dans le concert général. Quand je donnais des leçons de journalisme, j’ai écrit un bréviaire dans lequel j’enjoignais les prétendants journalistes à exister comme personne reconnaissable. A l’époque, ça n’avait rien d’une évidence. Quand j’ai appris le métier, on ne signait pas nos papiers. L’information vous dominait et vous deviez vous cacher derrière le message que vous transportiez. Vous n’étiez personne. C’était l’idéologie de mes débuts du journalisme. Et puis dans les années 80 ça a entièrement changé. On vous dit vous allez porter le message avec votre nom. C’est une époque où le nombre de titres se développe à un rythme effréné, notamment pour une raison technique : on découvrait l’offset. Du coup, il fallait attirer l’attention des publicitaires. Les signatures de journalistes que s’attachait une rédaction étaient un argument commercial. C’est aussi la période où l’on invente la chronique, qui permet d’attacher le lecteur par certaines signatures et sensibilités.
Il ne faut pas se le cacher, ce truc qui s’appelle Joelle Kuntz, c’est essentiellement le produit d’une époque de l’histoire du journalisme.

Ce « truc » a aussi beaucoup écrit et enrichi la réflexion sur des thèmes comme les frontières. D’où vous vient cet intérêt pour la chose internationale ?

De fait, j’appartiens à deux pays : je suis française et suisse. J’ai été élevée dans une campagne près de Vesoul, tandis que ma mère était de Genève. Enfant, j’estimais que j’appartenais à la terre, j’appartenais à un paysage, à la nature, à la campagne. Quand vous vivez une enfance libre comme ça, vous n’avez pas de frontière. Pourtant, je faisais sans cesse des allers retours entre la Suisse et la France. Et là, il y avait une frontière à passer. Cette frontière était contraire à ma logique : moi qui étais partout chez moi. Et pourtant, il y avait ces douaniers qui fouillaient notre valise quand on passait d’un pays à l’autre. La notion de nation n’est jamais entrée en moi, ni en France, ni en Suisse.
Pour moi, il était évident que la terre était plus grande que la Suisse et la France. Mon monde s’est étendu à toute l’Europe. Je partais, je revenais…
Les affaires internationales m’ont tout de suite intéressée, parce que je voyageais à titre privé. Quand je suis devenue journaliste, je m’intéressais déjà aux pays d’Europe. Donc j’ai rejoint des services internationaux dans les rédactions. Je pouvais ainsi, dans ma profession, continuer à creuser les questions des frontières, de l’appartenance à une nation.
Un thème que j’ai toujours particulièrement interrogé est celui de la capacité à mettre ensemble des choses différentes. Par exemple, l’Union Européenne est une passion pour moi. Cette tentative de mettre ensemble des groupes humains différents, de façon pacifique, en tentant de voir ce qui s’accommode est exceptionnelle. Voir les différences, les lignes infranchissables, les risques de devenir des mêmes… est passionnant.
Et ces interrogations internationales rejoignent mes préoccupations personnelles. Mon équation de base est simple : j’ai un père français et une mère suisse ; si mes deux pays se font la guerre, moi, je n’existe plus. Moi, pour avoir la paix dans ma famille, il me faut l’Europe, comme mouvement d’Union, au sens du mouvement politique. Dans les dîners de famille, toujours il y avait ma mère qui disait : la Suisse est mieux que la France. Ses sœurs restées en France ne voulaient pas entendre cela. Il y avait toujours cette question d’un pays qui est mieux qu’un autre. Je trouvais que c’était deux pays qui avaient chacun leurs qualités. Il n’y avait pas de quoi se faire la guerre de commentaires.
Toutes les familles composites ne peuvent s’aimer que dans la paix. Plus les gens se mélangent et plus la notion de paix devient importante. Regardez ce que représente comme violence aujourd’hui le fait pour une personne d’avoir un parent algérien et un parent français, avec toute la question de l’islam. Ce sont des violences incroyables à l’intérieur du groupe humain familial et en même temps, ce sont des questions fondamentales de l’humanité. Le macro et le micro sont intimement liés.

La Suisse a une situation particulière comme observatoire pour regarder le monde ?

Je ne trouve pas. L’Onu, oui, mais pas la Suisse. Genève, oui, mais pas la Suisse. Genève est une plate-forme off-shore. Souvenez-vous que c’est en 2002 seulement que la Suisse est entrée aux Nations Unies. L’Onu n’intéresse pas la Suisse. La Suisse est un pays de vallées, un pays où il faut batailler pour avoir un budget pour les affaires internationales.
La Suisse n’a pas de volonté internationale. Elle est dans une posture de fabrication d’elle-même comme société économique florissante. Mais elle n’a pas de vision pour le monde. A part qu’elle est toujours du côté des solutions pacifiques. La Suisse a besoin de la paix pour être au meilleur de sa forme. Dans la guerre, elle profite, car elle peut continuer à faire du commerce avec tout le monde, mais elle est mal. Personnellement, j’aime mieux participer au monde.

Dans votre chronique hebdomadaire pour Le Temps, vous cherchez à éclairer les événements de l’actualité à la lumière de l’histoire. En quoi cette interaction entre le passé et le présent est-elle importante ?

Je suis convaincue qu’on ne comprend pas l’actualité si on n’a pas un minimum de recul historique. J’ai compris la Suisse bien autrement quand j’ai réalisé un travail d’enquête pour écrire un bouquin d’histoire de la Suisse destiné au public russe. Les Russes voulaient comprendre la Suisse. Alors je me suis proposé d’écrire ce livre. C’est là que j’ai réalisé que l’étude de l’histoire éclaire le présent.
Ma chance, c’est que j’avais le temps de faire cela. Si vous avez un peu de temps pour regarder en arrière, vous comprenez l’actualité beaucoup mieux. Vous voyez comment les sociétés évoluent lentement, ce qui les accroche. La littérature et l’histoire sont deux éléments indispensables à la compréhension du monde.
Je sais que la question du temps est difficile à gérer pour les journalistes qui sont perpétuellement sous pression. Mais j’ai plus de temps, parce que je suis plus vieille et que j’ai la chance d’être désormais à la retraite. L’âge donne aussi un recul appréciable. Par exemple, lorsque vous regardez les gens s’affoler autour des fake news, ça vous fait rire quand vous avez 70 ans. Vous savez bien, à 70 ans, que les fake news ont toujours existé. Certes, elles circulent plus vite avec les réseaux sociaux. Mais la matière est la même.

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Couverture du livre La Suisse ou le genie de la dependance de Joelle Kuntz
Editions Zoé

Joelle Kuntz est l’auteure de nombreux ouvrages, notamment :
- La Suisse ou le génie de la dépendance, Editions Zoé, 2014
- Genève, histoire d’une vocation internationale, Editions Zoé, 2010
- L’histoire Suisse en un clin d’oeil, Editions Zoé, 2006
- Adieu à Terminus, Hachette littérature, 2004

publié le 02/02/2017

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