« Je suis un pur produit de l’Education nationale française »

#lanuitdesidees - Wilfried N’Sondé, auteur français enragé, prix des Cinq continents de la francophonie en 2007 pour Le Cœur des enfants léopards, vient de passer un semestre universitaire à Berne. Le 26 janvier, il donnera une lecture de morceaux choisis dans le cadre de la Nuit des idées.

Dites-nous en plus sur la raison de votre présence à Berne au premier semestre de cette année universitaire ?

J’étais professeur invité dans le cadre du programme « Friedrich Dürrenmatt Gastprofessur für Weltliteratur », sur la littérature du monde. Pour tout vous dire, ça a été ma première expérience d’enseignement. Mais c’est précisément l’idée de ce programme de proposer à chaque semestre, à des étudiants en bachelor et master, un enseignement non conventionnel. Le souhait est que les étudiants se frottent avec des gens qui font la littérature.
J’ai donc assuré de septembre à décembre 2016 un séminaire d’une heure trente par semaine. 15 étudiants étaient inscrits et 3 auditeurs libres étaient également présents. C’était un excellent format pour pouvoir lire les textes et travailler ensemble.
Le cours était parfaitement bilingue. Ils pouvaient s’exprimer dans la langue de leur choix. En revanche, les textes étaient en français, sauf un texte, en anglais.

Vous leur avez enseigné de la littérature classique française ?

Pas vraiment. A l’université, on m’a annoncé comme un auteur congolais. Pourquoi ? Parce que c’est un programme de littérature du monde. Si je suis d’origine congolaise, c’est vrai, je suis un auteur français. On m’imposait une connotation exotique. Or, je m’inscris en faux par rapport à ces catégories.
Du coup, pour offrir malgré tout l’exotisme espéré, j’ai opté pour un thème auquel je souhaitais réfléchir depuis longtemps : l’érotisme chez les auteurs afro-descendants. Pourquoi des « afro-descendants » ? Parce qu’en réalité, nous sommes tous des afro-descendants.
L’être humain est le même en Afrique, en Asie, en Europe. Il y a un corpus commun. Je suis Africain, je suis Européen aussi. Mais je ne suis sûrement pas un être scindé.

Justement, à propos des identités, vos racines plongent-elles plutôt dans le terreau congolais que français ?

Le terme de racine concernant les être humains est totalement impropre : nous ne sommes pas des plantes. L’histoire de l’humanité n’est pas une histoire d’enracinement, mais de déplacement. Nous avons des jambes pour bouger. La norme de l’humanité est l’itinérance. Nos racines sont là où elle se trouve. Il existe encore des êtres humains qui s’identifient par rapport à un lieu. En Bavière, j’ai vu des gens installés dans leur village depuis des générations, et ils se définissaient comme ca. Mais il faut leur dire que ça n’est pas le cas de tous.
Un terme me semble plus approprié que racine, celui l’héritage. L’héritage est quelque chose qu’on a le droit d’accepter ou de rejeter. L’héritage est subjectif, il englobe tout ce qui nous compose : une nationalité, un lieu, mais aussi l’éducation qu’on a reçue, la religion, la spiritualité, les voyages faits, les livres lus. Ce qui fait de moi ce que je suis, c’est un ensemble d’idées, de valeurs et de pratiques. Pour ma part, je suis dans l’esprit français, dans l’esprit de la révolution. J’adhère à des valeurs, à des idées, mon corpus est là, dans la liberté, l’égalité, la fraternité.

Effectivement, vous avez trouvé votre place via les institutions républicaines françaises… Comment êtes-vous passé d’un parcours d’émigration au statut d’auteur primé ?

Il s’est passé, très simplement, que j’étais un très bon élève à l’école. J’ai pu enchaîner avec des études en Sciences politiques à Paris puis à Nanterre. Je suis un pur produit de l’Education nationale française, de la maternelle jusqu’à l’université. J’ai appris à penser avec cette institution française, c’est un instrument extraordinaire.

En 2010, vous étiez parmi les dix écrivains français à participer au projet Transsibérien des écrivains « Blaise Cendrars »… un auteur Suisse. Ca crée une affinité avec le pays, non ?

Pas vraiment. En revanche, j’y ai appris que Cendrars n’avait jamais mis les pieds en Sibérie. Les plus belles pages jamais écrites sur la Sibérie l’ont été par une personne qui n’y a jamais mis les pieds ! C’est de l’authenticité créée.
C’est bien cela le rôle de l’auteur : il ne s’agit pas d’écrire le réel, mais de créer des fictions. Dans Le Cœur des enfants léopards, une partie se passe en prison. Je n’ai jamais mis les pieds en prison.
La littérature parle d’un nous qui n’est pas encore réel, mais qui est un nous inventé et qui nous inspire après. Quand je lis le Spleen de Baudelaire, je passe de « Je me sens mal » à Spleen. Baudelaire me parle de mon mal-être, il m’élargit et m’inscrit dans le monde. Je ne suis plus seul à me sentir mal, je vis un sentiment humain qui s’ouvre au ciel, à la nuit. La fiction nous élargit l’esprit.

Et vous n’aimez pas trop les esprits rétrécis ?

Il faut susciter le débat sur les origines, il faut en parler. Si le rejet, en France, reste marginal, l’ignorance reste générale.
On vit dans un monde bizarre : on apprend aux gens à avoir peur de la différence. Mais en matière de criminologie, les policiers apprennent que c’est dans le 1er ou 2e cercle de la victime que se trouve généralement le criminel, meurtrier. Dans 90 % des cas, l’abus sexuel des enfants est commis par un proche, pas par un pervers tordu étranger.
Il n’y a qu’à lire l’histoire de France : entre les guerres napoléoniennes et la 2e guerre mondiale, les Allemands et les Français se sont fait beaucoup plus de mal que les migrants n’en feront jamais. Combien de personne sont mortes du fait des migrants ?
Le monde de demain, d’après-demain peut-être, aura compris que la différence n’est pas un problème mais une promesse d’enrichissement.

Comment y contribuez-vous ?

En littérature, on peut créer le visuel comme on veut. Je peux créer un personnage qui se voit, bien qu’il n’ait pas de couleur de peau. Dans Berlinoise, j’ai deux personnages pour lesquels je ne précise ni la couleur de peau, ni la nationalité. Ce sont pourtant des personnages cohérents.
J’ai pu terminer une deuxième version, ici, en Suisse, de mon dernier roman. Ca commence par un bateau qui porte des esclaves du Congo au Brésil. La spécificité, c’est qu’il n’est jamais fait allusion à la couleur de peau. Ca n’a rien d’anecdotique. J’ai fait faire cet exercice, à des élèves : parlez de l’esclavage sans jamais évoquer la couleur de peau. Le problème n’est pas la couleur de la personne, mais le fait que la personne soit enchainée. La traite est notre problème à tous, un héritage commun. Je suis persuadé que la traite transatlantique est un traumatisme de l’humanité, mais pas un épisode de la haine raciale.
J’ai envie de décrire et d’écrire ce qui se passe ou se passait sur un bateau qui transportait des esclaves. Sur un bateau qui transportait des esclaves, il y avait 300 personnes enchainées, une soixantaine de matelots et une quinzaine d’officiers. Il y avait un médecin pour les esclaves et les officiers ; pas pour les matelots. Par certains égards, les esclaves étaient mieux traités que l’équipage. Pourquoi ? Parce que nourrir l’équipage ça coute, et nourrir les esclaves, ça rapporte. Le matelot, on s’en sert, on le jette, tandis que l’esclave, il faut le maintenir en vie. J’ai envie de mettre en évidence les rapports humains qui régissaient la vie sur un bateau et souligner l’aspect économique dont le cynisme et la brutalité s’appliquent aux êtres humains quelle que soit leur couleur de peau. Remarquez, aujourd’hui, on a atteint le comble du cynisme : tandis qu’au 17e siècle on envoyait des bateaux sur les côtes africaines, aujourd’hui, on les laisse se débrouiller pour venir tous seuls.

Ouvrages parus

  • Le Cœur des enfants léopards, Arles, France, Éditions Actes Sud, 2007. Prix des cinq continents de la francophonie 2007, Prix Senghor de la création littéraire 2007
  • Le Silence des esprits, Arles, France, Éditions Actes Sud, coll. « Lettres africaines », 2010,.
  • Fleur de béton, Arles, France, Éditions Actes Sud, 2012.
  • Manifeste pour l’hospitalité des langues, sous la direction de Gilles Pellerin, avec la participation d’Henriette Walter, Wilfried N’sondé, Boualem Sansal, Jean-Luc Raharimanana et Patrice Meyer-Bisch, Éditions la Passe du vent, L’instant même, janvier 2012
  • Berlinoise, Arles, France, Éditions Actes Sud, 2015

publié le 23/10/2017

haut de la page