« La sélection du Goncourt offre un aperçu de ce qui est reconnu comme « le roman en 2017 » »

#GoncourtSuisse - Spécialiste en littératures de langue française du 19e siècle à nos jours, Patrick Suter est aussi écrivain. Il est aussi professeur extraordinaire de littérature française à l’Institut de langue et de littérature française de l’Université de Berne. Celle-ci participe au Choix Goncourt de la Suisse.

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L’Institut de langue et de littérature française de l’Université de Berne s’implique cette année davantage dans l’organisation du Choix Goncourt de la Suisse. Quels éléments ont guidé ce choix ?

Cette année, pour la troisième édition du Choix Goncourt de la Suisse, nous avons accueilli la première réunion de délibération des étudiants. Ils étaient ainsi 10, le 13 octobre, venus de toutes les universités participantes. Grâce à sa position centrale, Berne a une dimension pratique, mais aussi symbolique.
Pour la première édition du Choix Goncourt de la Suisse, nous avions été contactés par Thomas Hunkeler, professeur de littérature française à l’Université de Fribourg. Il nous proposait d’accueillir la conférence de Mathias Enard, qui venait d’être nommé lauréat du Choix Goncourt de la Suisse. Nous avions alors pu mesurer l’intérêt de ce projet.
A l’issue de cet événement, des étudiants de notre Institut sont venus nous trouver pour nous dire leur souhait de participer à cette aventure. Or nous souhaitons encourager le développement d’activités différentes du cursus académique habituel, qui soient plus orientées vers une création ou un développement personnel.
Le Choix Goncourt de la Suisse remplit cet objectif. Il permet à nos étudiants de développer un certain nombre de compétences importantes. L’expérience de lire rapidement des livres, de devoir expliciter un jugement, de se confronter à d’autres points de vue et de devoir au final choisir, est une démarche enrichissante pour les étudiants. C’est en particulier le cas pour les étudiants francophones de naissance, qui ont ainsi un défi à relever à la hauteur de leurs compétences linguistiques.
Nous tenons à ce que ce projet ne devienne pas un exercice purement scolaire. Aussi, nous, professeurs, facilitons la mise en place des réunions et des démarches, mais l’expérience reste menée de façon autonome par les étudiants.

Pour vos étudiants, quel est l’intérêt de s’impliquer dans le Choix Goncourt de la Suisse ?

L’Institut de langue et de littérature française de l’Université de Berne accueille des étudiants au parcours très divers. La plupart des étudiants empruntent ce chemin pour enseigner le français dans l’un des lycées de Berne, Bienne, Berthoud ou Thoune. Ce qui les intéresse, en premier lieu, c’est la maîtrise du français.
Parallèlement, ils vont découvrir la littérature française. C’est un univers qui peut paraitre de prime abord effrayant. Très souvent les étudiants sont inhibés à l’idée de lire. Ils ne savent par où commencer leur découverte de la littérature francophone.
Nous sommes là pour les accompagner. Et le Choix Goncourt de la Suisse y participe pleinement. La plupart des étudiants de licence ne se sentent pas forcément prêts pour se lancer dans la lecture en quelques semaines des nombreux ouvrages de la sélection Goncourt. Ceux qui se lancent sont les plus francophones et, précisément, ils trouvent dans cet exercice quelque chose qui convient à leur niveau et à leur appétit.
Une autre dimension du Choix Goncourt de la Suisse est de répondre à une attente des étudiants de découvrir la littérature contemporaine. Or, justement, la sélection du Goncourt est comme une coupe en biologie : elle offre un aperçu de ce qui est reconnu comme « le roman en 2017 ».

Que représente aujourd’hui la francophonie à Berne et dans le canton ?

Berne est un canton bilingue. Cependant, seulement 10,6% des 1 million d’habitants du canton déclarent le français comme langue principale ( https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/statistique-regions/portraits-regionaux-chiffres-cles/cantons/berne.html). La francophonie reste donc en position sérieusement minoritaire.
La langue française, qui continue certes à être enseignée, a certainement souffert d’un mouvement global de transfert vers l’anglais. Nous avons également constaté ce glissement au sein de l’université. Même si, parmi nos étudiants, nous avons tout de même au moins 25 % de francophones natifs (de Suisses romande ou d’ailleurs) ou parfaitement bilingues en français. Il faut d’ailleurs préciser que les non francophones atteignent souvent un niveau proche du bilinguisme.

Comment l’université réagit-elle à ce phénomène ?

Selon la tradition en Suisse, il existe un département pour chacune des langues nationales au sein des universités. En général, le français, l’allemand et l’italien sont représentés.
L’Université de Berne a accueilli d’illustres professeurs de littérature française. Il y a eu Pierre-Olivier Walzer, spécialiste de Mallarmé et du symbolisme. John E. Jackson, spécialiste de Baudelaire, du baroque, de la poésie et de littérature comparée en général. Je lui ai succédé et m’occupe, pour ma part, des littératures de langue française du 19e siècle à nos jours. Ma collègue, Michèle Crogiez Labarthe (http://www.francais.unibe.ch/notre_institut/personen/prof_dr_crogiez_labarthe_michle/index_fra.html), est quant à elle spécialiste de littérature française jusqu’au 18e siècle, et en particulier des Lumières. En ce moment, nous sommes de plus entourés par une professeure boursière, Muriel Pic, spécialiste de la période contemporaine et des relations entre littérature et médecine.
La particularité de ma chaire est très claire : il n’y a pas de séparation entre la littérature de France et la littérature francophone. Nous nous intéressons à la francophonie dans son ensemble. Et proposons des programmes en conséquence. Ainsi, nous avons eu des chargés de cours de différents territoires de l’espace francophone, en particulier d’un penseur et universitaire français d’origine ivoirienne, Bourahima Ouattara. Pour ma part, je propose des cours à partir de thèmes communs à différents espaces francophones. Nous recevons des auteurs de Suisse Romande. Nous allons organiser en mars 2018 un colloque international intitulé « Poétique des frontières dans les littératures de langue française aux XXe et XXIe siècles ». La littérature comparée est également importante, et ma collègue Corinne Fournier Kiss organise du 16 au 18 novembre le Congrès suisse de littérature comparée, consacré aux rapports entre littérature, musique et émotions.
Nous tentons également, à notre mesure, de restaurer des ponts entre la critique germanophone sur la littérature française, qui a connu ses heures de gloire avec Erich Auerbach ou Leo Spitzer.

Institut de langue et de littérature française de l’Université de Berne

Quelques titres de Patrick Suter auteur
Frontières, Editions Passage d’encre
Le Contre-Geste, La Dogana, 1999
Faille, MētisPresses, 2005
Le journal et les lettres (2 vol.), MētisPresses, 2010.

publié le 31/10/2017

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