« Le multilatéralisme est attaqué de toutes parts » : 4 questions à Philippe Cerf

Premier conseiller à Berne, Philippe Cerf est le numéro 2 de l’Ambassade de France en Suisse et au Liechtenstein. Diplomate depuis 1989, il est un fin connaisseur de la négociation multilatérale. Au nom de la France, il défend le multilatéralisme, qui promeut la résolution des conflits par le dialogue et la coopération entre pays plutôt que l’usage de la force.

Vous êtes diplomate depuis plus de trente ans. Avez-vous participé personnellement à des négociations multilatérales ?

Philippe Cerf, premier conseiller à Berne - JPEG

Oui très souvent, notamment au Danemark où j’ai eu notamment à m’occuper de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Nous avons par exemple négocié à Copenhague un système de rotation un peu complexe pour la direction du Conseil exécutif de l’OMS (on l’a appelé le compromis de Florence car c’est là qu’il a été entériné). Cela a permis au candidat français à la direction du Bureau d’être élu à la présidence du Bureau régional pour l’Europe de l’OMS dans la foulée. Cela a été une étape importante dans ma carrière.
Il y a un autre accord dont on peut parler car la Suisse y joue maintenant un rôle actif. J’étais alors en poste à Paris comme conseiller de l’Ambassadrice pour le climat. A l’occasion de la COP21, la France avait lancé une initiative qui s’appelle CREWS (Climate Risk and Early Warning System). Il s’agit d’une initiative sur l’alerte précoce en matière de risque climatique. A l’époque la Suisse était seulement observatrice. Il y a eu de nombreuses négociations mais aussi plusieurs démarches politiques du gouvernement français. La Suisse est alors passée au statut de membre à part entière, à l’époque où j’étais moi-même conseiller de notre Ambassadrice pour le climat et j’en suis très heureux.

Qui dit multilatéralisme dit… négociation. Comment cela se passe sur le terrain ?

Le multilatéralisme, au quotidien, c’est une négociation constante. Certains diplomates ne font que cela. Ils sont actifs du matin au soir et du soir au matin, que ce soit à Bruxelles, à New York, à Genève, Vienne, Montréal, Nairobi ou encore Londres – là où se trouvent les organisations internationales. Il y a les réunions, les négociations d’après réunion, puis les renégociations de texte en petit comité après les séances publiques, et parfois il peut encore y avoir des échanges entre deux Etats. Tout cela se passe dans la journée et le soir il faut communiquer avec sa capitale et rédiger des notes officielles. Cela représente des journées très longues.

Quels sont les dossiers multilatéraux qui vous occupent en ce moment à l’Ambassade de France en Suisse ?

Philippe Cerf, se rend au palais fédéral de Berne pour une démarche multilatérale - JPEG

Le multilatéralisme est partout en diplomatie. En tant que diplomate, quel que soit le pays, nous soutenons sans arrêt des candidatures, nous offrons des soutiens croisés aux pays dans lesquels nous nous trouvons en résidence, nous suivons au sein des organisations internationales le moment où un poste stratégique va se libérer... Je peux citer l’Unesco, l’Union postale universelle (UPU), mais aussi divers comités des Nations unies, comme le Comité contre la torture, pour l’élimination des discriminations à l’égard des femmes… Nous travaillons toujours en parallèle et en concertation avec la représentation permanente de la France auprès des Nations Unies à Genève. Il y a plusieurs négociations qui sont en cours ou qui ont abouti dont je ne peux pas parler directement.

Le multilatéralisme est-il menacé ?

Philippe Cerf, premier conseiller à Berne - JPEG

Oui. Il faut défendre le multilatéralisme parce qu’il est attaqué aujourd’hui par toutes sortes de pays. On le lit tous les jours dans la presse. Nous vivons dans une période de relativisme par rapport aux valeurs qui sont les nôtres. Les droits de l’homme sont remis en cause. Depuis plusieurs années certains pays estiment que tout est relatif, que les valeurs dépendent de la civilisation, de la culture, du point de vue ou de la religion… Pour la France, les droits de l’Homme sont un impératif quel que soit le gouvernement au pouvoir. La montée des extrémismes, y compris dans les pays d’Europe, et l’essor des populismes, sous couvert de souverainisme, vont de pair avec la relativisation du multilatéralisme et des valeurs qu’il défend. C’est l’une des menaces qui pèsent sur le multilatéralisme. D’autre part il est attaqué directement par l’affirmation de la force. Or précisément il a été établi pour signifier que la force n’était pas le Droit. On voit des Etats qui, soit par leur discours, soit par le fait accompli, veulent faire régner la force comme loi en s’affranchissant des obligations du multilatéralisme et en se retirant de telle ou telle organisation et d’accords qu’ils ont signé eux-mêmes. Je crois donc que c’est aujourd’hui plus important que jamais de réaffirmer la validité et la nécessité des engagements pris.

Le multilatéralisme, une valeur commune à la Suisse et à la France

Le multilatéralisme est une affaire de valeurs. « Valeurs qui sont portées par les Nations Unies mais également d’autres organisations internationales comme le Conseil de l’Europe ou l’OSCE », souligne Philippe Cerf.
Et sur bien des questions ayant trait aux questions multilatérales, la Suisse et la France sont sur la même longueur d’onde.
« Nos deux pays partagent la même analyse qui nous a conduit à affirmer depuis longtemps que la guerre n’est pas une manière de résoudre les conflits, elle n’est pas un moyen et encore moins une fin, explique-t-il. Ceci est l’une des valeurs communes à la France et à la Suisse. »

La France s’est engagée dès les débuts du multilatéralisme

Le multilatéralisme, où l’art de la coopération entre pays, s’est imposé comme outil de règlement des relations et des conflits internationaux au 20e siècle. C’est la guerre qui a été le déclencheur de ce mouvement.
« Le système de la Société des Nations de 1919 puis celui de l’Organisation des Nations Unies en 1945 se sont l’un et l’autre établis après un conflit mondial d’une ampleur encore jamais vue. A chaque fois, les Etats et la France en particulier, ont conclu que l’on ne pouvait plus résoudre les problèmes par la guerre ».
Le multilatéralisme a donc été vu dès le début comme le moyen d’entretenir des relations entre Etats qui mette hors-jeu le conflit et l’usage de la force en tant que vecteur d’intérêts. « C’était le souhait initial, même si, on le voit, il est parfois difficile à réaliser » constate-t-il.
La France s’est engagée dès le début et cet engagement a été réitéré après 1945. Elle contribue largement au budget des Nations Unies et fournit aussi des troupes pour les Casques Bleus.
Le multilatéralisme, pour la France, c’est la défense de certaines valeurs et en particulier des droits de l’Homme, comme nous le rappelle Philippe Cerf. « La France s’est ainsi engagée, sans relâche, contre la peine de mort, par exemple, et ce, quelle que soit la personne condamnée, mais aussi pour les droits des femmes et des minorités... Il y a des constantes dans la diplomatie française qui ne souffrent pas d’exception, alors qu’il y a certains Etats dont la position dépend des majorités politiques au pouvoir ».

publié le 27/06/2019

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