Noëlla Rouget, grande résistante et déportée française, reçoit la plus haute distinction de l’ordre national du Mérite

Le Président de la République a décidé d’élever Mme Noëlla Rouget, grande résistante et déportée, à la dignité de Grand-Croix de l’Ordre National du mérite, l’un des plus hauts grades de décoration français, par décret du 3 décembre 2019 publié au JO.


Le Grand Chancelier de la Légion d’honneur, le Général Benoît Puga, effectuera un déplacement à Genève le 7 février 2020. Il remettra à Noëlla Rouget les insignes de Grand-Croix dans l’Ordre National du mérite à l’occasion d’une cérémonie à la Résidence du Consul général de France. Cette décoration représente l’un des plus grands honneurs qui récompensent les mérites distingués, militaires ou civils, rendus à la nation française. Ils ne sont que 142 récipiendaires de la Grand-Croix de l’ordre national du Mérite à l’heure actuelle.

Le paradis après l’enfer

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Noëlla Rouget (1942-1943)
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Noëlla Rouget, Française et Genevoise d’adoption, est née le 25 décembre 1919 à Saumur (Maine-et-Loire). Durant la Seconde guerre mondiale, elle est membre du réseau de résistants d’obédience gaulliste « Honneur et Patrie » d’Angers (début 1942 – juin 1943). Elle est arrêtée en juin 1943 avec son fiancé à Angers puis dirigée sur Compiègne et déportée ensuite à Ravensbrück. Son fiancé est exécuté après avoir été torturé, sans avoir été déporté. Elle est libérée en 1945. À son retour de Ravensbrück, elle part en convalescence en Suisse au sein de l’une des maisons mises sur pied par Geneviève de Gaulle-Anthonioz, la nièce du Général, qui a fondé l’Association des déportées et internées de la Résistance (ADIR) et son comité d’aide en Suisse.

Noëlla Rouget entre en Suisse à Kreuzlingen, avec les quelque 300 premières Françaises libérées de ce camp. Le convoi traverse la Suisse, passant par Berne, où l’ambassadeur de France et son épouse saluent, bouleversés, ces revenantes de l’enfer. Elles arrivent ensuite à Cornavin et c’est alors Xavier de Gaulle, le Consul général de France à Genève, en compagnie de Carl Burckhardt, le président du Comité International de la Croix Rouge, qui les accueillent. Noëlla Rouget rejoint Château-d’Oex où elle séjourne trois mois au chalet La Gumfluh : "le paradis après l’enfer" dira-t-elle plus tard. C’est lors de sa convalescence en Suisse qu’elle rencontre son futur mari, le Genevois André Rouget.

La grâce pour son bourreau

Après la guerre, elle est appelée à témoigner devant la Cour de Sécurité de l’Etat lors du procès du lieutenant Jacques Vasseur qui l’avait dénoncé et arrêté, ainsi que son fiancé. Le lieutenant Vasseur est condamné à mort. Mais Mme ROUGET sollicite alors la grâce de son bourreau et tortionnaire auprès du Général de Gaulle. Elle l’obtient. Elle lui rendra visite en prison et entretiendra avec lui une correspondance. Elle a cherché ainsi à obtenir qu’il exprime des regrets sur ses agissements, chose qu’il ne fera jamais.

Noëlla Rouget a entretenu des relations très étroites d’amitié avec Geneviève de Gaulle-Anthonioz, dont elle a été l’une des compagnes d’infortune à Ravensbrück.

Mme Rouget mène un combat pour la mémoire, un combat reconnu au plus haut sommet de l’État. Elle a, notamment durant de nombreuses années, emmené des groupes de jeunes visiter les camps de concentration pour que jamais ne s’éteigne la mémoire.

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Allocution de Noëlla Rouget à l’occasion de la célébration de l’armistice, le 8 mai 2013, au Consulat général de France à Genève

Un engagement pour la mémoire

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Lire le discours de Madame Noëlla Rouget le 8 mai 2015 au Consulat général de France à Genève
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Elle est déléguée pour la Suisse de l’Association des Anciennes Déportées et Internées de la Résistance depuis 1964, vice-Présidente d’Honneur de la section suisse de la Section d’Entraide des Membres de la Légion d’Honneur et Vice-Présidente d’Honneur des Œuvres françaises de Bienfaisance de Genève.

Mme Rouget a reçu la Croix de Guerre (1939-1945) et la Médaille du Combattant volontaire en 1945. Elle est Grand Officier dans l’ordre national de l’ordre du Mérite. Elle est nommée Chevalier de la légion d’honneur en 1961 et promue Commandeur en 1996. C’est Geneviève de Gaulle-Anthonioz qui lui avait remis les insignes de Commandeur à Genève.

A l’occasion de son centième anniversaire, le 24 décembre dernier, Noëlla Rouget a reçu notamment la visite du Consul général de France à Genève dans sa résidence de Champel (GE)

L’une des plus hautes décorations de l’Etat Français

Les grades de l’ordre national du Mérite

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La grand-croix, la plus haute dignité de l’ordre national du Mérite
  1. Chevalier
  2. Officier
  3. Commandeur
  4. Grand officier
  5. Grand-croix

Discours de Patrick Lachaussée, consul général de France a Genève

, en l’honneur de Mme Noëlla Rouget
COLOGNY, le 7 Février 2020

Madame, Chère Noëlla Rouget,
Mon Général, Monsieur le Grand Chancelier de la Légion d’honneur,
Madame Puga,
M. l’Ancien Président de la Confédération helvétique, Cher Pascal Couchepin,
M. le Chef du Protocole de la République et Canton de Genève,
Monsieur le Député,
Monsieur le Conseiller à l’Assemblée des Français de l’Etranger,
Mesdames et Messieurs les conseillers et délégués consulaires,
Madame et Monsieur les Ambassadeurs,
Monsieur le Consul honoraire d’Allemagne,
Madame la Consule honoraire de France à Sion,
Mesdames et messieurs les Présidentes et les Présidents des associations,
Mesdames et messieurs, personnalités et représentants des autorités françaises et suisses, fédérales, cantonales, militaires et civiles, en vos grades et qualités,
Chers Patrick et François Rouget,
Mesdames et Messieurs,
Chers amis,

Dans la vie d’un diplomate à l’étranger, il y a des rencontres qui vous bouleversent à jamais. Des rencontres qu’on ne pourrait imaginer tant leur humanité est profonde. C’est ainsi que peu de temps après mon arrivée à Genève, j’ai rendu visite, quelque peu intimidé je vous l’avoue, à une grande dame, à Madame Noëlla Rouget. Le regard étincelant, le sourire pétillant, les mains douces et porteuses d’une chaleur réconfortante que je ne pouvais lâcher, ce sont là des instants d’émotions rares et pures que l’on mesure à la magnitude des frémissements de nos âmes.
Chère Madame Noëlla Rouget,
Résistante, vous l’êtes devenue pendant la seconde guerre mondiale. Vous l’avez payé du prix le plus fort. Loin de vous abattre, vos bourreaux vous ont donné encore plus de force, d’énergie et de puissance. La puissance du pardon, l’énergie de la tolérance, la force de transmettre à toutes et à tous, votre invitation à la concorde et la solidarité entre les êtres humains que nous sommes. Dans une lettre du 14 janvier 1966, vous écriviez ceci au Général de Gaulle, Président de la République :
« La sentence que je redoutais a été prononcée. Depuis lors, Vasseur a signé son pourvoi en cassation. Sachant qu’il est possible que cette cassation soit refusée et qu’alors le sort du condamné serait entre vos mais, il me semble devoir, si je veux être logique avec moi-même, vous présenter cette requête. Parce que je crois en Dieu en qui je reconnais le seul maître absolu de la vie et de la mort ; parce que je crois en mon pays, à son esprit humanitaire qui l’amènera bientôt, j’espère, par une réforme législative, à abolir la peine de mort ; parce que je crois en vous, Général, que j’ai suivi avec élan, dans les rangs de la résistance ; et aussi au nom de la grande affection qui me lie à votre nièce Geneviève, je vous supplie, Monsieur le Président de la République, d’user, le cas échéant, de votre droit de grâce en faveur de Jacques Vasseur. »
Nous tous ici réunis ainsi que celles et ceux qui n’ont pas pu venir s’unissons pour vous témoigner notre plus profonde et respectueuse gratitude. Par votre courage et vos actions, vous donnez vie à cet idéal si important et si central à nos pays, à l’Europe et au monde : celui de l’amour pour autrui, dans un monde dans lequel l’égoïsme ou le repli sur soi semblent trop souvent remplacer la générosité, l’écoute, la compréhension et le dialogue.
Alors, vous le voyez… Nous sommes réunis ce matin pour un moment exceptionnel, un moment unique, un moment pour vous entourer de toute notre affection, de notre admiration, et de notre amitié.
Mesdames et messieurs,
Je voudrais vous remercier de votre présence ce matin à la résidence. Votre présence, au-delà de nos différences, montre que nous appartenons toutes et tous à la même famille et que nous partageons les mêmes valeurs humanistes.
Je voudrais remercier Patrick et François Rouget pour leur confiance et leur amitié. Je voudrais également saluer le Professeur Philippe Abplanalp pour son appui déterminant ainsi que mon prédécesseur, Olivier Mauvisseau pour sa mobilisation auprès de Mme Rouget. Mes remerciements vont également à M. Nicolas Frison de Lamotte pour son soutien constant et son aide précieuse dans l’organisation de cette cérémonie.
Nous avons l’honneur de compter parmi nous une personnalité exceptionnelle à qui je souhaite témoigner ma gratitude pour sa présence. Merci Monsieur Pascal Couchepin, ancien Président e la Confédération hélvétique d’avoir bousculé votre agenda et fait un long trajet pour être avec nous ce matin.
Enfin, cette décoration qui sera remise dans un instant à Mme Noëlla Rouget est la dignité la plus élevée dans l’ordre national du mérite. L’ordre national du mérite a été fondé par le Général de Gaulle en 1963. Quand on connait les liens qui unissent Mme Rouget à la famille de Gaulle, avec Mme Geneviève de Gaulle-Anthonioz avec laquelle elle fut déportée à Ravensbrück, avec M. Xavier de Gaulle qui l’accueillit à son arrivée en gare de Genève après sa libération alors qu’il était Consul général de France et avec le Général de Gaulle auprès de qui, vous le savez, Mme Rouget, obtint la grâce de son bourreau, je vois plus qu’un symbole. Normalement, ces insignes de Grand-Croix dans l’Ordre national du mérite sont remis par le Président de la République en personne. Mais, pour préserver Mme Rouget d’un grand voyage à Paris, le Général Benoît Puga, Grand Chancelier de la Légion d’honneur a décidé de se déplacer à Genève pour remettre en personne et au nom du Président de la république, ces insignes à Mme Rouget et je voudrais, en notre nom à toutes et tous, le remercier chaleureusement ainsi que son épouse d’être ici parmi nous, ce matin. C’est un honneur et un privilège de vous accueillir ici.
Mesdames et messieurs,
Celles et ceux qui me connaissent savent que j’ai un goût prononcé pour la musique et, avant de procéder à la partie officielle de la cérémonie, j’ai souhaité que la musique soit présente aujourd’hui et qu’elle résonne tel un hommage à toutes les victimes de la barbarie.
La musique a en effet joué un rôle crucial dans les camps de la mort. Beaucoup d’hommes et de femmes fredonnaient en silence des chansons, des morceaux, cela les aidait à estomper leurs peurs pendant de brefs instants, de trop courts instants durant lesquels pourtant remontaient à la surface des émotions enfouies, des souvenirs lointains, des bribes d’espoir. La musique était un moyen de chasser la peur, les angoisses, la souffrance en occupant son esprit car, tant qu’on avait encore un esprit, c’est qu’on était encore en vie.
De nombreux déportés furent enrôlés dans des orchestres. La grande violoncelliste de renommée mondiale Anita Lasker-Wallfisch, arrêtée par la gestapo pour avoir fabriqué de faux papiers à des prisonniers de guerre Français qui s’étaient échappés fut arrêtée en France et déportée à Auschwitz. Elle raconte ceci dans sa biographie intitulée « La Vérité en héritage : La Violoncelliste d’Auschwitz » : « À mon arrivée à Auschwitz, une jeune déportée chargée de me faire intégrer le camp me demanda ce que je faisais avant la guerre. Je lui dis que je jouais du violoncelle. Je pensais : « Quelle idiotie ! ». « Génial !, me répondit-elle. « Tu es sauvée. » Elle fut l’une des musiciennes de l’orchestre des femmes d’Auschwitz et dut sa survie à la pratique de cet instrument.
Plus proche de l’histoire personnelle de Mme Rouget, c’est à Ravensbrück que Germaine Tillion a écrit clandestinement, protégée par toutes les autres femmes, cachée dans une caisse pendant plusieurs jours, Le Verfügbar aux Enfers, le livret d’un opéra-bouffe sur des musiques qu’elle se chantait en silence, musiques issues de la culture populaire ou de grands classiques.
Alors en guise d’évocation à cette mémoire musicale, je vous demande d’accueillir deux musiciens exceptionnels, deux concertistes et virtuoses, Mme Carine Balit, fondatrice de la Camerata du Léman et M. Raphaël Abeille, pour un duo de violoncelles. Ils vont nous interpréter trois mouvements de la Sonate en mi mineur composée par Antonio Vivaldi en 1740, il y a 280 ans.
Pour conclure mon propos, je voudrais formuler un vœu et le partager avec vous. Je voudrais que, comme cette musique qui a traversé le temps pour venir jusqu’à nous que votre œuvre et votre engagement, Madame Noëlla Rouget, puissent nous inspirer dans nos actions et nos missions pour construire une société plus juste et plus tolérante, plus solidaire et plus bienveillante.
Je vous remercie.

publié le 17/06/2020

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