Sémillante Weiss, par-delà l’image

La photographe française, d’origine suisse, Sabine Weiss expose actuellement au Musée du parc Bell, à Kriens, près de Lucerne. La spontanéité qui fait le sel de ses photos, se perçoit jusque dans sa verve enjouée. Retrouvez-la, le 18 mars, à Kriens, pour une rencontre autour de son exposition.

Qu’est-ce qui vous a conduit à la photographie ?

JPEGJe n’aimais pas trop les études. Mais j’étais du genre très active. J’ai été jeune fille au pair, notamment, et je pouvais tout faire. Un jour j’ai dit : « c’est très joli tout ça, mais qu’est-ce que je vais faire dans ma vie ? »
A l’époque, je faisais déjà de la photo : on me demandait un portrait d’enfant par-ci, de la reproduction de tableau par-là.
Quand j’ai décidé de devenir photographe, mon père m’a dit : « D’accord, on va chercher où te placer pour te former ». Nous sommes tombés sur les ateliers Boissonnas, à Genève. Quand j’y suis entrée, la maison fêtait ses 80 ans d’activité. Ils avaient commencé la photo dans les années 1870 ! L’aïeul Boissonnas était un pionnier.
J’ai fait une formation de 3 ans en apprentissage. Il n’y avait pas de cours, on apprenait sur le tas. Je suis tout de même repartie avec une belle croix fédérale et un joli carton. Après, j’ai ouvert mon propre studio. J’avais des petites vitrines rue de la Confédération, à Genève. Ca marchait bien !
A l’époque à Genève, on ne parlait pas photo. Il n’y avait une reconnaissance pour la photo qu’aux États-Unis. En Europe, on n’imaginait même pas de faire une exposition.

Pourquoi avoir quitté la Suisse ?

C’est facile à expliquer en deux mots : « amour insoluble ». J’étais amoureuse et il n’y avait pas de vie à poursuivre avec cet homme. Il me fallait tirer un grand trait, donc partir. On m’a dit d’aller à New York. Mais j’étais très jeune, je n’avais pas d’argent, je ne parlais pas l’anglais. J’ai opté pour Paris.
Je connaissais très peu de gens, sinon quelques membres de ma famille. J’ai été hébergée par-ci, par-là. J’ai logé dans de petits hôtels du quartier Saint-Germain-des-Prés. C’était une autre époque, celle où dans le train Genève-Paris, on voyageait de nuit, assis sur des banquettes de bois. Celle où l’on vivait en plein cœur de Paris avec très peu d’argent.
Un ami de Genève m’avait conseillé de rencontrer le photographe de mode Willy Maywald. Je suis allée le voir en lui disant : « je viens pour être votre assistante ». J’étais très consciente qu’un photographe avait besoin de quelqu’un pour faire ses tirages. Il m’a acceptée. C’était difficile comme situation, je devais courir partout car on ne trouvait pas de film à Paris. C’était en 1946, on sortait de la guerre et il y avait encore le rationnement !

Puis vous avez travaillé avec les Doisneau, Boubat… Et l’on vous classe volontiers dans « l’école humaniste ». Vous vous y retrouvez ?

JPEGJe suis une personne qui est comme ça : touchée par les gens. Au début, quand j’ai commencé à travailler à Paris, je faisais des photos dans la rue, très informelles. Je voyais les humains, je me laissais toucher par leur pauvreté, leur charme, leurs moues… Et on m’a classée comme photographe humaniste.
Dans les années 50, on pouvait photographier très librement dans la rue. Les gens ne faisaient pas attention, ils ne réagissaient pas d’une façon négative. Je n’avais pas à demander à quelqu’un. Mes photos sont généralement sur le vif, absolument spontanées.
Mais il y a tout de même des photos très élaborées. J’ai aussi fait beaucoup de reportages, de mode… Je montre même de la photo de publicité dans l’exposition de Kriens.
Mais ce qu’on retient dans mon travail, c’est la photo humaniste.

Vous souvenez-vous de votre première ?

Je suis athée, mais une photo qui m’avait beaucoup touchée était une croix dans l’église de Saint-Pierre-de-Clages, dans le Valais. Cette photo était importante pour moi. Ce crucifix posé sur des marches devant l’autel. Je ne sais pas vraiment dire pourquoi. Etait-ce simplement la composition ?

Et la dernière ?

Vous voulez vraiment que je vous raconte ? J’avais été invitée pour inaugurer une exposition de mon travail. On m’a offert ce soir-là un bouquet de fleurs tellement beau que j’ai voulu le photographier. J’ai pris un appareil et… je n’y arrivais plus, je tremblais, je ne savais plus comment tenir cet appareil trop petit. J’ai finalement demandé à un neveu de la faire à ma place. C’est ainsi que la dernière photo que j’ai voulue faire, je ne l’ai pas faite. Voilà, vous savez tout.

Vous venez souvent exposer en Suisse ?

JPEGJ’avais exposé une fois à Zurich, et à Genève dans une galerie qui avait fait une salle avec des photos sur Miro et une autre sur Giacometti. J’avais eu une grande exposition au Musée de l’Elysée il y a 20 ans.

Est-ce important pour vous de revenir en Suisse ?

Je suis très contente d’être suisse. Je suis très contente d’être française. Je suis de mère française et très française de cœur. Tous les ans, nous passions la frontière pour fêter le 14 juillet en France.

Qu’allez-vous nous raconter le 18 mars ?

Je suis incapable de faire un plan de bataille. Je vais raconter ce que je viens de vous dire.
Je pourrais vous raconter combien ça a été un métier merveilleux. Que je regrette seulement de n’avoir pas fait plus de photos, plus de bonnes photos.
Je pourrais vous raconter combien ce métier a été difficile. Avec les appareils actuels, tout le monde fait de la photo merveilleuse. La photo pour moi a été très difficile. J’ai eu beaucoup d’insomnies, de tracas. Les films étaient très lents, on avait des problèmes de lumière, on devait masquer les fenêtres. Ce n’était pas de l’art, c’était de l’artisanat. Comme les artisans, on fait des choses merveilleuses. Moi, j’avais le regard qui était bon, ça m’a aidée.

Expositions en cours :
-  Jusqu’au 19 mars : Museum im Bellpark - Luzernerstrasse 21, 6011 Kriens, Suisse
-  Jusqu’au 29 avril : Intimate Memory, Galerie Stephen Daiter, Chicago, USA

publié le 22/03/2017

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