Une identité internationale

Elisa Shua Dusapin a reçu, en septembre 2016, le Prix Robert Walser pour son livre Hiver à Sokcho (Editions Zoé), remis par la Fondation Robert Walser Bienne. Elle revient sur son parcours, personnel et littéraire, entre la Suisse et la France, et à travers le monde.

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Votre parcours personnel est fait d’aller-retour entre la France et la Suisse, puis vers d’autres horizons…

Je suis née à Sarlat en Corrèze, et j’ai passé les premières années de ma vie entre Brive-la-Gaillarde, Paris et Zurich. Mon père, un français de Normandie, avait un cabinet d’acupuncture à Paris. Et mes grands-parents maternels sont installés à Zurich. Ils y sont arrivés depuis la Corée du Sud dans les années 70. A l’époque, ils venaient pour quelques années d’échanges culturels et sont finalement restés.
Durant le trajet Paris-Zurich, nous passions toujours par le Jura. Un jour, nous y avons fait une pause et mes parents ont vu un appartement à Porrentruy. Ils ont eu le coup de cœur et nous avons aménagé une semaine plus tard. Ensuite, nous avons déménagé dans un village qui s’appelle Bressaucourt. C’est vraiment une ville à cheval sur la frontière française. J’ai toujours été dans l’entre-deux. Entre la Suisse et ma famille paternelle dispersée dans toute la France, en Corse, en Camargue, dans le Centre… J’ai d’ailleurs la double nationalité française et suisse.
Au niveau des études, j’ai suivi un cursus suisse dans l’enfance et l’adolescence. Puis j’ai entamé mon parcours universitaire par un diplôme de l’Institut littéraire suisse, une branche de la Haute école spécialisée bernoise. J’ai enchaîné avec le master à Lausanne.
Aujourd’hui, avec la promotion du livre, j’envisage davantage de m’installer à Paris. Je poursuivrai mon master en France ensuite. Pour étudier la littérature française au regard de la littérature coréenne, j’ai plus de possibilités à Paris.

Littérature coréenne et littérature française… Vous êtes très concernée par le plurilinguisme ?

J’ai grandi avec le français ; le coréen et l’allemand. Ma mère parle mieux le suisse-allemand que le coréen ou le français. Pour les réunions familiales, c’était l’allemand qui primait. J’ai même été baignée dans les contes pour enfants, y compris en allemand.
Mais j’écris en français. Il n’y a que le français aujourd’hui avec lequel je me sens assez proche et légitime pour écrire.
Pour les littératures coréennes et allemandes, j’ai appris avec l’école, il a fallu une adaptation. J’ai appris le coréen très tard à l’âge de 16 ans. Je rêverais de pouvoir écrire en coréen, mais le rapport à la langue est très différent.
Au niveau affectif, chaque langue regroupe tout un ensemble d’imaginaire spécifique.

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C’est un éditeur suisse, lesEditions Zoé, qui a publié Hiver à Sokcho. Est-ce un choix ?

Ca aurait pu être un Français. J’ai envoyé le texte aux trois maisons d’éditions avec lesquelles j’avais envie de travailler, parce que j’aime leur ligne éditoriale et la relation avec l’auteur. Je n’avais pas l’intérêt à être publiée en France plutôt qu’en Suisse. Une publication dans l’un ou l’autre pays me convenait. Je l’ai envoyé à des maisons de taille moyenne dans lesquelles j’avais des chances d’être publiée sans être cachée par des stars françaises, et sans être invisible. Mais pour la Suisse, c’était Zoé ou rien.

Quel est votre rapport à la Suisse ?

Je considère la Suisse comme un point d’ancrage à partir duquel je pars dans le monde. C’est le pays neutre, le lieu à partir duquel je peux observer les deux endroits d’où je viens : la France et la Corée. C’est le rocher. C’est un observatoire.

Votre texte parle de mondes effectivement très distants, et en même temps très proches…

Tout est partie d’une image mentale de deux personnages qui seraient sur une plage sous la pluie et qui compareraient leurs plages respectives.
Pour la France, j’ai choisi Granville, dans la Manche, où ma grand-mère a passé les dernières années de sa vie. Et en Corée, Sochko. Ce sont deux plages d’invasions. J’avais envie de créer un pont entre ces deux extrémités du monde.

Le Prix Robert Walservient couronner votre premier ouvrage, quelle reconnaissance !

Et plus encore, ce prix est de 20 000 CHF. Cette somme me permet très concrètement de prendre plusieurs mois pour écrire à 100%. J’ai besoin d’avoir une solitude absolue pour un deuxième roman en cours d’écriture depuis un an. Grâce au prix, je vais pouvoir travailler là-dessus.
Désormais, après le succès du livre, je sais que je ne pourrai plus reprendre une vie classique. Je vais continuer mes études, mais peut-être à temps partiel. L’écriture est ma priorité absolue. D’autant plus maintenant que je voie que ça peut l’être.

publié le 12/01/2017

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