« Une pensée du devenir doit inventer une langue dans la langue »

#lanuitdesidees - Ancien élève de l’ENS Ulm et agrégé d’allemand, Dorian Astor est philosophe. Il est notamment l’auteur de deux biographies : Lou Andreas-Salomé (Gallimard, 2008) ; Nietzsche (Gallimard, 2011) et de deux essais : Nietzsche. La détresse du présent (Gallimard, 2014) et Deviens ce que tu es (Autrement, 2016). Il est coéditeur de Pourquoi nous sommes nietzschéens (avec A. Jugnon, Les Impressions nouvelles, 2016) et éditeur d’un Dictionnaire Nietzsche (Laffont, collection « Bouquins », mars 2016). Traducteur de Freud, il publie Le Malaise dans la culture, L’Avenir d’une illusion et Totem et Tabou (GF Flammarion, 2010, 2011 et 2015) ainsi que Sigmund Freud – Eugen Bleuler. Lettres. 1904-1937 (Gallimard, 2016). Dorian Astor se consacre également à la musique : Il est co-auteur d’Opéra-ci, opéra-là (Gallimard, 2009), l’éditeur et traducteur de Ma Vie de Wagner (Plon-Perrin, 2013) et l’auteur de Comprendre Wagner (avec H. Grampp, éd. Max Milo, 2013). Il est par ailleurs l’auteur du livret de l’opéra Chantier Woyzeck d’Aurélien Dumont (2014). Depuis 2015, Dorian Astor, dans le cadre de l’École polytechnique, consacre ses recherches au concept de perspectivisme. Il vit à Berlin depuis 2010. Il intervient lors de la Nuit des idées à Berne.

JPEG - 18.5 ko
Portrait de Dorian Astor
Vincent Muller
La formule « Deviens ce que tu es », de Pindare à Nietzsche, présente une continuité dans l’histoire de la philosophie (jusqu’à la question « Qu’est-ce que tu deviens ? » selon Gilles Deleuze) et dans l’imaginaire contemporain. Qu’en dites-vous ?

Derrière l’injonction « deviens ce que tu es » se cachent les questions les plus lancinantes de l’histoire de la philosophie depuis deux millénaires : la connaissance de soi, l’identité subjective, la destination de l’homme, le sens de la vie, le temps qui passe, etc., mais surtout : l’opposition entre l’être et le devenir, c’est-à-dire la mystérieuse et contradictoire unité de la permanence et du changement, sur quoi repose pourtant toute expérience vitale. En réalité, c’est une formule proprement tragique, au sens où elle engage, sans y répondre, la question de savoir ce que peut signifier l’idée de destin. L’ironie de cet impératif tragique, c’est qu’il est devenu le slogan favori des idéologies ultralibérales et dites « individualistes » (deux termes en réalité contradictoires, puisque l’ultralibéralisme ne cesse de soumettre l’individu), la formule magique du développement personnel, du management et des ressources humaines : « devenir soi », ou pire, « être soi-même ». Ce sont les impératifs mêmes de l’assujettissement de type capitalistique. Contre ces subjectivations normatives, il faut faire valoir des individuations incertaines et qui ne sont jamais jouées d’avance. C’est en ce sens que Deleuze trouve stupide la question « qu’est-ce que tu deviens ? » : car ce que nous devenons change en même temps que nous-mêmes, dit-il — ce qui est une manière de parler à la fois du devenir, de la création et de la liberté.

Cette injonction est-elle au cœur de l’œuvre de Nietzsche ?

Probablement, mais c’est un cœur discret : Nietzsche, depuis l’adolescence et tout au long de son œuvre, revient sur cette formule pindarique sans jamais l’expliciter entièrement. Sans doute précisément parce que cette formule enveloppe le mystère du devenir et du destin, dont on ne sait jamais rien à l’avance. Ce n’est que dans l’une de ses toutes dernières œuvres, à caractère autobiographique, qu’il accepte de poser frontalement la question : « comment l’on devient ce que l’on est », qui forme le sous-titre d’Ecce Homo. Or, sa réponse est aussi admirable que décevante : « Que l’on devienne ce que l’on est suppose que l’on ne pressente pas le moins du monde ce que l’on est ». Loin du « connais-toi toi-même », injonction socratique par excellence, il s’agit au contraire de se méconnaître, d’hésiter, de se tromper, de se gaspiller. C’est au seul prix d’une telle expérimentation tâtonnante que se développe, dans les profondeurs de l’inconscient, notre « tâche », notre « idée organisatrice, celle qui est appelée à dominer ». Sagesse admirable, que l’expérience confirme toujours.

Vous sentez-vous nietzschéen ?

C’est une question-piège, à plus d’un titre. Je n’aime pas le formuler ainsi. Toutefois, avant de répondre, je dois dire que j’assume totalement le titre de l’ouvrage collectif que j’ai dirigé avec Alain Jugnon, Pourquoi nous sommes nietzschéens (Les Impressions nouvelles, 2016) dans la mesure où c’est une réponse ironique et un écho volontaire à un autre ouvrage collectif, paru il y a 25 ans : Pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens, dans lequel, sous prétexte de déboulonner Nietzsche, il s’agissait en réalité d’en finir avec ce que l’on appelle souvent avec mépris la « Pensée 68 », tactique typique du ressentiment réactionnaire en philosophie : liquider Foucault, Deleuze, Derrida, Althusser, Lacan et autres « maîtres à penser » d’une philosophie « en voie d’épuisement » (je cite la préface même du livre de 1991). Contre cette négation du dernier grand événement critique de la pensée qu’ont représenté ces années-là, je veux bien réaffirmer que je suis nietzschéen, et même, si l’on y tient absolument, « nietzschéen de gauche » (ou plutôt : nietzschéen et de gauche) — même si j’ai longuement montré, dans mon ouvrage Nietzsche. La détresse du présent, que « droite » et « gauche » sont des catégories inopérantes concernant Nietzsche : contre toute doxa, il faut toujours jouer le paradoxe, c’est-à-dire l’ébranlement du bon sens et du sens commun.
Mais en dehors de cet aspect stratégique, j’évite plutôt le terme « nietzschéen ». De toute façon, devenir intégralement « nietzschéen » signifierait cesser de l’être, tant la liberté de l’esprit et l’indépendance créatrice réclamées par Nietzsche doivent nécessairement aboutir à abandonner ou à trahir ses maîtres — ce qui veut donc dire aussi qu’il faut avoir eu des maîtres ou plutôt, comme dit Nietzsche, des « éducateurs ». Être nietzschéen (ou platonicien, spinoziste, hégélien, etc.), ce n’est pas obéir à un programme ou imiter une attitude, c’est se reconnaître dans un certain type de problèmes et expérimenter, à son tour, les voies qu’un philosophe a créées pour s’y mouvoir. Une fois dit qu’on a besoin d’éducateurs - avec l’âge je préfère plutôt parler d’affinités et d’alliances - ce sont presque entièrement des affaires de tempérament. Mon affinité avec Nietzsche est grande, et c’est un allié de poids pour me débrouiller des problèmes de la philosophie. Chemin faisant, on s’adjoint toujours d’autres alliés, cela forme davantage une constellation qu’une filiation. Pourquoi Nietzsche plutôt que Hegel, Spinoza plutôt que Kant, Leibniz plutôt que Descartes, Deleuze plutôt qu’Heidegger ? etc. Ces questions sont en réalité les plus introspectives qui soient, presque des variations autour de la formule « deviens ce que tu es »… Ce qui est certain en tout cas, c’est que, dans ma vie, Nietzsche insiste.

Comment mettre des mots sur ce qui est justement en train de devenir ?

C’est bien tout le problème. Une pensée du devenir doit inventer une langue dans la langue, alors même que le langage est condamné à être une pensée de l’être. Nous croyons en Dieu parce que nous croyons à la grammaire, disait Nietzsche. Combien de préjugés ontologiques dans la seule formule cartésienne « Je pense, donc je suis » ! Au moins un par mot ! Il faudrait pouvoir dire « il pense » comme on dit « il pleut », notait joliment Nietzsche… Un langage a-subjectif et impersonnel. Un verbe d’action à infinitif, sans sujet ni objet, voilà qui serait un premier pas vers l’expression linguistique du devenir, vers le primat des processus d’individuation sur les états subjectifs. Penser le devenir, c’est la tentative de concevoir toute « chose » comme un événement : non pas une substance, mais un bloc ou cristal d’espace-temps conquis sur le chaos. C’est pourquoi les arts sont un champ d’expérimentation si important pour la philosophie, parce qu’ils font la même chose à leur manière et pour leur compte. Mettons que la musique soit la plus parfaite expression artistique du devenir : que voudrait-dire appréhender une statue de marbre comme un mouvement musical ? (Je pense par exemple à Rilke à propos de Rodin — Rilke qui est d’ailleurs l’auteur de Notes sur la mélodie des choses). Penser une chose ou une personne comme une musique : un tel exercice nous donnerait peut-être une petite idée de l’horizon d’un langage du pur devenir.

Dorian Astor a été coéditeur (avec A. Jugnon) de l’ouvrage collectif Pourquoi nous sommes nietzschéens (Les Impressions nouvelles, 2016) et éditeur d’un Dictionnaire Nietzsche (Laffont, collection « Bouquins », à paraître en mars 2016). Il collabore, sous la direction de Marc de Launay, à l’édition en cours du volume II des Œuvres de Nietzsche dans la « Bibliothèque de la Pléiade ».
En tant que traducteur, il publie notamment de nouvelles traductions de Freud : Le Malaise dans la culture, L’Avenir d’une illusion et Totem et Tabou (GF Flammarion, 2010, 2011 et 2015) ainsi que Sigmund Freud – Eugen Bleuler. Lettres. 1904-1937 (Gallimard, 2016).
Dorian Astor se consacre également à la musique : Il est co-auteur d’Opéra-ci, opéra-là (avec G. Courchelle et P. Taïeb, Gallimard, 2009), l’éditeur et traducteur de Ma Vie de Wagner (Plon-Perrin, 2013) et l’auteur de Comprendre Wagner (avec H. Grampp, éd. Max Milo, 2013). Il est par ailleurs l’auteur du livret de l’opéra Chantier Woyzeck d’Aurélien Dumont (création en 2014 au Théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine). Dramaturge pendant dix ans pour la « Péniche Opéra », il est aujourd’hui co-directeur artistique de l’ « Académie des Heures Romantiques entre Loir et Loire ».

publié le 02/02/2017

haut de la page